Outre ses habitudes alimentaires, le manque d’exercice, la génétique, le métabolisme, des conditions médicales, la prise d’un médicament ou même un traumatisme, sans oublier une pléthore d’autres facteurs, peuvent aussi jouer non seulement sur le poids, mais aussi sur l’apparence d’une personne.

Vendre sa salade

CHRONIQUE / J’admets que depuis son accession à la papauté, j’ai toujours trouvé que François 1er était ouvert sur le monde, avant-gardiste et plus compréhensif à propos de beaucoup d’enjeux sur lesquels le Vatican s’était jusqu’alors montré intransigeant, voire condescendant.

J’ai eu envie d’applaudir en apprenant que le souverain pontife avait déploré, dans un message envoyé cette semaine aux Nations Unies dans le cadre de la Journée mondiale de l’alimentation, que les ressources alimentaires de la planète ne soient pas plus équitablement réparties et qu’il se gaspille encore trop de nourriture.

Mais d’apprendre que pour lui, l’obésité et le surpoids de 700 millions d’êtres humains à travers le monde se résument à de « mauvaises » habitudes alimentaires, voire des habitudes alimentaires « destructrices », m’a donné envie de lui dire qu’il était solidement dans les patates. Qu’il devrait se mêler de ses oignons.

Comme si seulement 700 millions de personnes dans le monde péchaient par gourmandise, 700 millions de personnes que le pape a opposées aux 860 millions d’autres qui meurent de faim.

Pour François 1er, « l’opulence » est à l’origine de ces habitudes alimentaires autodestructrices, tant du côté des pays riches où tout existe en abondance, que dans les contrées moins nanties. Là-bas, selon lui, les habitants cherchent à imiter le mode de vie de leurs voisins industrialisés.

Venant du plus célèbre occupant du Vatican, je me serais gardé une petite gêne avant de parler d’opulence…

Facteurs multiples

La salade qu’a tenté de nous vendre le pape est somme toute une déclaration malheureuse qui est à la fois réductrice et signe d’une méconnaissance d’un problème dont il est vrai qu’il y a urgence d’agir.

Peut-être le Saint-Père aurait-il eu intérêt à s’intéresser à ce que dit la science avant de mettre tous ses œufs dans le même panier.

L’obésité et le simple surpoids ne sont pas uniquement attribuables à de mauvaises habitudes alimentaires, démontrent d’innombrables études sur le sujet.

« Les causes de l’obésité sont multifactorielles et très complexes. Aucune cause ne peut à elle seule l’expliquer », rappelle l’Association médicale canadienne dans un rapport portant sur l’obésité au pays.

La Chaire de recherche sur l’obésité, pour sa part, mentionne que « les facteurs environnementaux et les forces sociales jouent un rôle de premier plan dans le développement de l’obésité, en particulier au sein de certains segments de la population. » Oui, des centaines de milliers de personnes en surpoids dans le monde ont adopté des régimes aussi riches en glucides et en gras qu’ils sont pauvres en vitamines et en fibres, par exemple.

Oui, l’industrie de l’alimentation transformée est aussi en partie responsable, avec une offre de produits raffinés, bourrés de sucre, de sel et de graisses saturées qui sont rapides à consommer, souvent pour une bouchée de pain.

Mais le constat du pape fait abstraction du fait qu’un grand nombre d’individus ayant un poids tout à fait normal se nourrissent de la même façon sans prendre de la brioche.

C’est un préjugé dont j’ai personnellement ras-le-bol.

Sa déclaration manque aussi de nuances en occultant la réalité d’un très grand nombre de personnes rondes ou obèses se nourrissant d’une manière tout à fait équilibrée et santé, sans que cela se reflète sur la balance.

Parce que le manque d’exercice, le métabolisme, des conditions médicales, la prise d’un médicament ou même un traumatisme, sans oublier une pléthore d’autres facteurs et surtout notre génétique, peuvent aussi jouer non seulement sur le poids, mais aussi sur l’apparence d’une personne.

Facile à dire, dur à avaler

Pour le pape, les troubles alimentaires, le diabète et les maladies cardiovasculaires causés par une surcharge pondérale sont des pathologies qui doivent être traitées par « des styles de vie inspirés par une vision reconnaissante de ce qui nous est donné, en cultivant la tempérance, la modération, l’abstinence, la maîtrise de soi et la solidarité », peut-on lire dans une dépêche.

Facile à dire...

Comme les causes de l’obésité, la perte de poids tient à des facteurs multiples. Ce n’est pas toujours grâce à notre seule volonté qu’il est possible de modifier nos habitudes ou d’accéder à des aliments plus santé. Autant qu’on ne peut pas se sortir de la pauvreté sur une simple commande, autant on ne peut pas nécessairement changer son mode de vie en criant ciseaux ! surtout quand l’environnement qui nous entoure est propice aux mauvaises habitudes alimentaires.

Surtout, la déclaration du pape renforce un certain sentiment de culpabilité chez ceux qui essaient, mais qui interpréteront ce discours comme un reproche. Ça peut être dur à avaler.

Il est vrai que trop manger est néfaste. Il est vrai que c’est un plaisir d’apprêter et d’apprécier un bon repas. Encore mieux si le festin est partagé en agréable compagnie.

Et de plus en plus, on voit une tendance de partage pour permettre aux moins fortunés d’en profiter : les frigos communautaires poussent comme des champignons, et on assiste aussi à la naissance d’autres initiatives, comme Abondance Granby, qui redistribue les surplus des uns aux autres qui en ont besoin.

Comme quoi c’est possible d’avoir le beurre et de partager l’argent du beurre.

Je suis convaincue que les carottes sont loin d’être cuites. Grâce à la promotion des saines habitudes de vie, particulièrement dans nos écoles, la meilleure identification des caractéristiques nutritionnelles de chaque produit et une meilleure éducation alimentaire, il serait possible d’inverser la tendance.

Si on met les bouchées doubles, il serait difficile de faire chou blanc à mon avis.

Et à tout le moins, ces mesures seront certainement plus efficaces que le discours moralisateur du pape.