Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Chanter dans un bar, c’est l’équivalent de cracher sur les gens qui se trouvent à proximité. Ces temps-ci, ce n’est pas <em>safe</em> de le faire.
Chanter dans un bar, c’est l’équivalent de cracher sur les gens qui se trouvent à proximité. Ces temps-ci, ce n’est pas <em>safe</em> de le faire.

Un karaoké qui fait déchanter

CHRONIQUE / La COVID-19, c’est comme une infiltration d’eau. Aussi petite la fissure soit-elle, c’est suffisant pour qu’elle s’y fraie un passage et cause des dégâts si on n’intervient pas à temps. Et si la brèche n’est pas colmatée rapidement, soyez certains qu’elle y repassera aussitôt que l’occasion se présentera.

C’est sournois comme ça, de l’eau. Et la COVID aussi. Dans cette optique, c’est un pas pire dégât d’eau qu’ils ont en ce moment, à Québec.

Et malheureusement, ce n’est pas le type de dégât où on peut appeler Qualinet pour un travail sans retouche.

Un type qui présente des symptômes de la COVID-19, mais qu’il ne peut pas attendre le résultat de son test de dépistage pour sortir de chez lui, a contribué à l’infection directe et indirecte d’une cinquantaine de personnes, jusqu’à présent, dans le quartier Saint-Sauveur et dans au moins trois écoles de la capitale.

Tout ça en se rendant dans un bar pour chanter une toune au karaoké.

Je me demande bien quelle chanson il ne pouvait pas attendre de chanter à tue-tête devant des dizaines d’étrangers, leur postillonnant inconsciemment dessus et les arrosant de ses gouttelettes finalement contaminées et contagieuses.

Malade, comme le suggérait mon collègue caricaturiste André-Philippe Côté ? Le feu sauvage de l’amour ?

Night Fever des Bee Gees me semble un titre des plus appropriés pour l’occasion.

L’histoire ne dit pas non plus si notre chanteur a fait un rappel. Elle court, elle court, la maladie d’amour ?

M’enfin, c’est pas fort.

Chanter dans un bar, c’est l’équivalent de cracher sur les gens qui se trouvent à proximité. Ces temps-ci, ce n’est pas safe de le faire.

Hier, à la radio, j’ai entendu plusieurs propriétaires de bar à karaoké venir se défendre et faire état des mesures de sécurité mises en place pour éviter toute contamination. Lavage des mains, registre de la clientèle, nettoyage du micro entre chaque chanteur ; un bar prévoit même offrir une « moumoute » de micro à chaque client pour y accueillir ses postillons en toute quiétude.

Ils essayaient sans doute de décourager le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, d’interdire formellement le karaoké comme cela a été fait avec la fermeture des planchers de danse dans les bars, il y a de cela quelque temps.

Des tenanciers ont aussi déploré faire les frais de l’insouciance des gens. Faire les frais, c’est peu dire. Déjà contraints de fermer pendant plusieurs semaines au printemps, une autre interruption de leurs affaires pourrait les mener à mettre la clé sous la porte.

Au pire, pour ceux qui ne peuvent se passer de vocalises, il restera toujours l’option de chanter sous la douche.

J’ignore qui est cette personne, mais aujourd’hui, avec le recul, elle ne doit pas se sentir bien grosse dans ses shorts.

Dans son cas, la honte d’avoir été la source de cette inondation de cas doit lui avoir envie de porter le masque.

Peut-être pas tant pour des raisons sanitaires, mais pour se cacher la face.

Ça me rappelle l’éclosion de dizaines de cas après une fête tenue à Saint-Chrysostome, en Montérégie, qui a viré en open house à la fin juin. De dix personnes initialement invitées, une soixantaine s’est présentée, y compris un adolescent qui se savait atteint, mais qui n’a rien dit parce qu’il voulait vraiment prendre part à la fête.

Dans les deux cas, ce n’est pas sur le coup, mais dans les jours qui suivent que les symptômes apparaissent, qu’on déchante...

Le karaoké-gate, appelons ça comme ça, est l’incarnation du relâchement déploré plus tôt cette semaine par le premier ministre François Legault par rapport à l’observation de consignes sanitaires.

Moi-même, je m’avoue coupable ; même si j’ai banni temporairement câlins et bisous de mes gestes d’affection, je n’ai pas nécessairement observé la distance minimale de deux mètres en voyant des proches.

Pour certaines personnes, ça a donc bien l’air difficile de se passer de quelques moments de plaisir le temps qu’on trouve un vaccin à une maladie qui, doit-on encore le rappeler, n’affecte peut-être pas un si grand nombre de gens, mais est quand même mortelle.

Plusieurs personnes ont pesté publiquement et sur les réseaux sociaux contre le malheureux chanteur, à l’origine de plus d’une cinquantaine de cas du coronavirus dans un seul quartier.

Certains pensent qu’il devrait être puni pour son irresponsabilité, qu’on lui impose une amende salée, qu’un juge lui ordonne un confinement obligatoire, qu’il soit poursuivi pour dommages au civil ou même que des accusations de négligence criminelles soient déposées contre lui.

Je ne sais pas. Mais ça me rappelle cette fameuse fable de La Fontaine où la cigale ayant chanté tout l’été, se fit répondre par la fourmi sa voisine :

« Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien, dansez, maintenant ! »