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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
La seule manière que j’ai trouvée pour pouvoir aller rendre visite à ma tante Denise, c’est en devenant moi-même une pièce de casse-tête.
La seule manière que j’ai trouvée pour pouvoir aller rendre visite à ma tante Denise, c’est en devenant moi-même une pièce de casse-tête.

Un cheval de Troie en cent morceaux

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CHRONIQUE / Depuis le début de l’hiver, ma tante Denise n’a pas pu mettre le nez en dehors de son petit deux et demi, situé au troisième étage de l’immeuble à logements pour aînés où elle avait emménagé quelques mois à peine avant le début de la pandémie.

Depuis des mois, finis les repas dans la salle à manger, même en nombre restreint de résidents ; les mets sont servis de porte en porte. Interdiction de se retrouver dans les corridors. Encore moins de sortir de l’établissement.

Elle a beau comprendre les raisons qui motivent de telles restrictions, ma tante Denise trouve quand même ça difficile d’être isolée en permanence pour être protégée. Elle trouve le temps long.

Entre les deux vagues, elle avait pu au moins bénéficier de quelques sorties, notamment chez mon père, qui occupe désormais la maison qu’elle avait achetée il y a 45 ans. Elle s’était toujours dit qu’elle y demeurerait jusqu’à ses 75 ans, mais l’Alzheimer s’étant invitée insidieusement dans un recoin de son esprit, il y a quelques années, elle a dû se résigner à devancer ce projet d’un peu plus d’un an.

Ça lui avait crevé le cœur, elle qui avait tendance à tout prévoir et à s’en tenir au plan.

Mais bon. Aller se bercer sur son patio et profiter de sa grande cour et de son jardin, dont elle avait pris jalousement soin pendant des décennies, c’était sa consolation. Elle renouait avec son ancienne vie, là où elle était si heureuse.

Pour lui remonter le moral, on lui rappelle qu’elle pourra sans doute y retourner une fois l’hiver derrière nous, quand le beau temps sera de retour et qu’elle aura reçu son vaccin contre la COVID-19.

Je lui ai aussi promis des parties de Rummy. Ma tante m’avait appris l’art de ce jeu qui consiste à faire des séries avec des chiffres et des couleurs quand j’ai habité chez elle durant quelques mois, à l’adolescence. C’est devenu un peu notre moment privilégié, à nous. Et malgré sa maladie, elle continue de me battre à plate couture, la ratoureuse!

Tant qu’elle gagnera ses parties de Rummy, à mes yeux, tout ira bien.

Quand je l’ai appelée cette semaine, le moral de ma tante était bon. Ça faisait du bien à entendre, elle qui a pourtant la mélancolie facile depuis son déménagement. Comme la pandémie s’est installée dans la province à peu près au même moment, elle n’a pas eu l’occasion de côtoyer ses nouveaux voisins ni de tisser des liens étroits avec ceux-ci.

De toute façon, confinée à son minuscule appartement, ça ne sert pas à grand-chose, m’a-t-elle déjà dit.

Son quotidien, depuis quelques mois, se résume à jouer au solitaire, à regarder les nouvelles — rien pour se remonter le moral —, à faire des mots croisés, des sudokus, des mots cachés et d’autres jeux dans des cahiers que lui apportent les seuls visiteurs qu’elle a droit de recevoir à l’occasion. Ses proches aidants : son fils Charles, son frère Robert et sa sœur Lorraine.

Nous, les autres, l’appelons pour prendre de ses nouvelles aussi souvent qu’on le peut. On se rend parfois chez elle avant de l’appeler ; ainsi, quand elle peut sortir sur son balcon, elle peut nous voir lui envoyer la main à partir de la rue, tels des Roméos venant à la rencontre de Juliette, prisonnière dans son château.

Ce n’est pas l’idéal, mais c’est mieux que rien. Si un jour, ma tante finit par nous oublier en raison de la maladie, nous, on pense encore très fort à elle.

Ma tante sait tout de même à quel point elle a de la chance ; d’autres pensionnaires de la résidence n’ont pas reçu la visite de leurs proches depuis des mois, voire des années.

Une famille tissée serrée, c’est ce qu’il y a de plus précieux ; dans mon clan, on sait à quel point on est privilégiés d’être tous aussi proches les uns des autres, malgré la distance et le temps qui nous séparent parfois.

Les retrouvailles, qui pourraient bien avoir lieu à mon mariage, si les rassemblements finissent par être permis à nouveau, ne seront que plus chaleureuses.

Pour Noël, j’ai fait faire, à la pharmacie du coin, deux casse-têtes d’une centaine de pièces chacun pour ma tante Denise. L’un d’eux est la photo la plus récente d’elle et moi ; l’autre illustre la photo la plus récente de toute sa fratrie, avant le décès de mon oncle Maurice il y a une dizaine d’années.

Un puzzle, c’est un peu comme une famille finalement : chaque élément fait partie d’un tout, et c’est quand toutes les pièces sont réunies qu’on peut en apprécier l’ensemble de l’œuvre. Mais malheureusement, avec le temps, certaines pièces finissent par disparaître...

Bref.

Dans le sac cadeau, j’y avais ajouté une carte, dans laquelle j’avais signé : « pour les jours où tu t’ennuieras de nous, ou quand tu t’ennuieras tout court. »

Je n’avais pas pu le lui offrir en mains propres, même si je venais de les laver avec du gel désinfectant. Mais le sympathique agent de sécurité qui gardait la porte de sa résidence s’était fait un devoir de lui livrer son colis aussitôt que possible.

Ma tante m’a appelée aussitôt qu’elle a découvert son présent. Elle était ravie.

En temps de pandémie, j’avais réussi à faire entrer ceux qu’elle aime chez elle, dans le plus grand des secrets, à la manière d’un cheval de Troie.