Hansel et Gretel pourrait-il inciter certains de ses lecteurs à passer de l’imaginaire au réel? C’est pousser le bouchon un peu loin.

L’horreur au bout des doigts

CHRONIQUE / Vous rappelez-vous de Rémy Couture ? Probablement pas. Pourtant, son nom a fait les manchettes à pareille date, en 2012. Il y a sept ans, donc, pratiquement jour pour jour.

L’histoire de Rémy Couture, qui avait 35 ans à l’époque, avait alors fait couler beaucoup d’encre. Il venait d’être acquitté au terme d’un procès qui s’était étiré sur deux semaines devant un jury au Palais de justice de Montréal.

Les médias avaient surnommé ce spécialiste des effets spéciaux « le maquilleur de l’horreur », tellement il était bon.

Trop réalistes, ses images et ses vidéos gore, mettant en vedette des femmes torturées, mutilées et violées, présentées sur son portfolio virtuel comme étant le faux journal intime d’un tueur en série.

Tellement réalistes étaient ses images que la limite entre le réel et la fiction s’était brouillée, au point de confondre des internautes, ce qui avait mené au dépôt d’accusations de possession, production et distribution de matériel obscène, en octobre 2009.

N’empêche, un jury avait déterminé, après l’audition de la preuve, que Rémy Couture n’avait pas commis d’acte criminel en produisant les images, aussi dérangeantes fussent-elles, et en les diffusant.

« Pour l’une des rares fois dans l’histoire judiciaire canadienne, un jury devait déterminer si une œuvre artistique enfreignait les limites de l’expression artistique en vertu des lois canadiennes sur l’obscénité. Les procès en lien avec cette question concernent habituellement des cas de pornographie juvénile », nous rappelait alors une dépêche de La Presse canadienne.

Parlons-en donc, de pornographie juvénile, ou plutôt de ce qui s’y apparente.

Personnellement, c’est à Rémy Couture que je pense quand j’entends parler d’Yvan Godbout, l’auteur qui, conjointement avec son éditeur, subira un procès en septembre prochain pour avoir décrit, trop explicitement, la scène du viol incestueux d’une enfant de neuf ans dans son ouvrage Hansel et Gretel.

S’il est reconnu coupable, Godbout s’expose à une peine pouvant aller jusqu’à quatorze ans de prison.

Je n’ai pas eu la (mal) chance de parcourir les passages controversés qui ont valu un grand bain d’eau chaude à leur auteur.

Par contre, ce qu’on m’en a dit, c’est que l’acte décrit est loin d’être glorifié, pas plus que le personnage qui en est l’instigateur, dépeint avec des mots empêchant le lecteur de ressentir une quelconque affection à son endroit. Ils viseraient plutôt à susciter le dégoût du lecteur face au personnage qui commet le geste ignoble.

Difficile alors de penser que l’écrivain fait l’apologie de la pédophilie, à moins de lui prêter un esprit tellement tordu qu’on nagerait en pleine science-fiction.

Et, comme dans le cas du maquilleur de l’horreur, il n’existe aucune victime dans cette affaire, puisque l’enfant n’existe que dans l’imaginaire de son auteur.

Le procès de la cause ne se fera évidemment pas dans ces lignes.

N’empêche. Il est bon de rappeler l’article 163.1 (1) c. du Code criminel canadien, qui définit notamment la pornographie juvénile comme « tout écrit dont la caractéristique dominante est la description, dans un but sexuel, d’une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de 18 ans ».

C’est là, à mon avis, que se trouve le fardeau de la preuve.

Godbout a-t-il décrit l’affreuse scène dont tout le monde parle, mais que très peu de gens ont lue, dans l’optique d’offrir un — ahem — divertissement sexuel à ses lecteurs ?

Comme plusieurs auteurs solidaires de leur pair l’ont déjà souligné, on n’imaginerait jamais un écrivain de romans policiers ou à suspense être arrêté pour avoir dépeint une scène de meurtre ou un autre crime qu’on sait très bien né de la fiction.

Hansel et Gretel pourrait-il inciter certains de ses lecteurs à passer de l’imaginaire au réel ? C’est pousser le bouchon un peu loin.

Rappelons également l’article 163.1 (6) a. du même Code criminel, qui stipule que « nul ne peut être déclaré coupable d’une infraction au présent article si les actes qui constitueraient l’infraction ont un but légitime lié à l’administration de la justice, à la science, à la médecine, à l’éducation ou aux arts ».

C’est une partie de ce qui explique l’acquittement de Rémy Couture. Yvan Godbout pourrait-il avoir recours à la même défense ?

Ça m’amène à poser cette question hautement philosophique : qu’est-ce que de l’art ? Et revient-il aux tribunaux de décider ce qui constitue une œuvre d’art ?

Si la beauté est dans l’œil de celui qui la regarde, le dégoût ne devrait-il pas l’être tout autant ?

L’une et l’autre font partie de la vie ; l’art peut dépeindre ces deux réalités, mais aussi tout ce qu’il y a entre les deux.

Nous ne sommes qu’à un pas de la censure, selon la réponse à ces questions.

Bref, Rémy Couture et Yvan Godbout ont un talent bien particulier : ils sont capables de créer l’horreur de leurs blanches mains.

Mais si tel est le fruit de leur art, il paraît bien futile de leur taper sur les doigts.

Car des actes ignobles comme ils en ont simulé dans leurs œuvres, il s’en vit d’aussi troublants, sinon plus, dans la vraie vie.

Notre système de justice devrait plutôt s’en prendre aux auteurs de ceux-ci.