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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
J’ai toujours trouvé que la maternité était auréolée d’une aura de perfection, comme s’il s’agissait de l’unique quintessence de l’existence humaine, amenant des attentes surréalistes sur cette expérience somme toute animale.
J’ai toujours trouvé que la maternité était auréolée d’une aura de perfection, comme s’il s’agissait de l’unique quintessence de l’existence humaine, amenant des attentes surréalistes sur cette expérience somme toute animale.

L’horloge qui ne tourne pas

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CHRONIQUE / D’aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais vraiment eu envie d’avoir un enfant.

Je n’ai pas, de mémoire, le souvenir de m’être déjà imaginée mère. J’ai certes joué un peu avec des poupées aux allures de nouveau-né, mais je me rappelle les avoir rapidement délaissées pour mes innombrables poupées Barbie.

Qu’elles aient été blondes, brunes, Blanches, Noires ou à l’effigie d’une célébrité ou d’une princesse de Disney, mes poupées représentaient ces femmes accomplies aux mille tenues et aux mille métiers, qui déjà, avaient des préoccupations à des lieues de la maternité. Les fringues, le travail, les accomplissements personnels et, bien sûr, leurs tribulations amoureuses avec les quelques poupées Ken que je possédais.

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais été à l’aise avec les enfants.

Je ne savais pas comment tenir les bébés, par crainte de les blesser. Je figeais aux moindres pleurs, ne sachant pas comment réagir, inquiète d’avoir fait quelque chose de mal.

Je ne savais pas comment parler aux enfants. Je ne savais pas non plus comment jouer avec eux.

Mon tout premier emploi a été dans un camp de jour : je n’y suis pas retournée l’été suivant.

Et dire que pour d’autres, tout ça semble si naturel...

« Ça va finir par te rattraper ! » « Tu vas voir, le goût va te prendre éventuellement ! » « Ton horloge biologique finira par tourner. » « Si tu attends trop longtemps, tu vas regretter de ne pas l’avoir fait ! »

Tant de commentaires entendus au fil des années, comme si parce que physiologiquement et physiquement j’étais apte à devenir mère, j’allais finir par développer cette ardente envie d’enfanter innée à toutes les descendantes légitimes de Vénus.

À partir de la seconde moitié de la vingtaine, j’ai vu certaines de mes amies attraper cette fièvre de la maternité, certaines comblant ce désir assez rapidement, d’autres ressentant une grande détresse de ne pas y parvenir sur demande.

Pas moi. Bien qu’heureuse pour mes amies qui tombaient enceintes et compatissante pour celles qui souhaitaient ardemment leur emboîter le pas, toutes ces histoires de grossesse me laissaient plutôt de glace.

Je faisais des blagues. À qui voulait m’écouter, je disais que j’étais absente le jour de la distribution des utérus et de l’instinct maternel.

Si mon horloge biologique se mettait à tourner, j’allais appuyer sur « snooze ».

Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre.

Mes parents ne souhaitaient pas avoir d’enfant, ni un ni l’autre. N’eût été ma venue au monde, ils ne se seraient probablement jamais mariés ; ils ne seraient pas restés ensemble aussi longtemps avant de se quitter.

À l’adolescence, ma mère m’a déjà dit un jour que j’étais « le plus bel accident qui a pu lui arriver ».

À la même période, mon père m’avait dit que j’étais « le plus beau coup de cochon » qu’elle avait pu lui faire.

Qui disait vrai ? La réponse importe peu : je suis là aujourd’hui.

Très jeune, j’ai endossé inconsciemment le rôle de la mère de ma mère, à vivre dans la peur que l’irréparable ne se produise. À son décès, j’ai enfin pu commencer à vivre pour moi-même, à l’abri d’une épée de Damoclès qui m’avait empêchée jusque-là d’avancer.

Pas question de remettre une autre personne au centre de ma vie avant d’avoir vécu et accompli un certain nombre de choses.

La maternité et la féminité ont toujours été étroitement liées, si bien que pour beaucoup de gens, elles sont indissociables.

Si tu n’es pas mère, ou que tu ne veux pas l’être, tu ne peux pas être « complète ». Une pression inutile dont on se passerait bien. Un couteau dans la plaie de celles qui n’arrivent pas à concevoir et qui sont réduites à cette incapacité dont elles se seraient bien passées.

J’ai toujours trouvé que la maternité était auréolée de perfection comme s’il s’agissait de l’unique quintessence de l’existence féminine, amenant des attentes surréalistes sur cette expérience somme toute animale.

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » : c’est ainsi que beaucoup de contes de fées se terminent, mais rarement leurs auteurs nous ont laissés entrevoir leur vie de rêve une fois la marmaille dans le portrait.

Encore aujourd’hui, et à beaucoup d’endroits, la maternité est soit présentée comme un rêve éveillé, heureuse et sans anicroche (tant mieux pour celles dont c’est le cas), soit comme un cauchemar vécu par des femmes à bout et dénuées de ressources, trop souvent dépeintes comme des incompétentes parce qu’elles ne trouvent pas dans ce rôle l’épanouissement promis.

Rien entre les deux, alors que la réalité est colorée de multiples nuances. La maternité est le plus grand don de soi et d’amour : de grands sacrifices qui valent la peine, pour la plupart.

Je ne suis pas mère, mais j’admire celles qui le sont devenues. Certaines m’inspirent.

Je vis aussi la peur de ne pas être à la hauteur.

Il y a eu la pandémie.

Depuis un an, quelque chose me titille dans le ventre.

Ce besoin inexplicable d’avoir un projet plus grand que soi, de redonner à cette vie qui m’a tant choyée ces dernières années.

Le besoin de laisser une trace dans l’univers.

Sans compter cette lassitude d’être confiné chez soi et d’être privé du contact réconfortant de ceux qui nous sont chers. Un manque de chaleur humaine et un besoin d’aimer qui m’ont donné envie d’agrandir ma bulle familiale pour épancher ce trop-plein d’affection.

Est-ce là le signe que les aiguilles de mon horloge se sont mises à avancer ? Je l’ignore, tout comme j’ignore encore si je succomberai au tic tac.

En attendant, j’ai adopté un chien.