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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Aucune femme ne mérite d’être battue, encore moins battue à mort ou assassinée. Les féminicides sont le fruit d’un volcan qui entre en éruption après avoir été en dormance et dont on a ignoré les premiers soubresauts.
Aucune femme ne mérite d’être battue, encore moins battue à mort ou assassinée. Les féminicides sont le fruit d’un volcan qui entre en éruption après avoir été en dormance et dont on a ignoré les premiers soubresauts.

Les pots cassés

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CHRONIQUE / L’an dernier, au Canada, deux femmes étaient tuées tous les cinq jours, pour un total de 160. Une statistique qui donne froid dans le dos et qui a été publiée dans le plus récent rapport de l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation. Neuf fois sur dix, le meurtrier est un homme.

En sept semaines seulement, uniquement au Québec, sept femmes sont mortes des mains de leur conjoint. C’est épouvantable.

Quand je prends connaissance de ces histoires d’horreur, et elles sont nombreuses par les temps qui courent, ma première pensée va aux enfants des victimes, qui se retrouvent sans mère et qui ont peut-être été témoins de ces actes barbares à plus d’une occasion.

Non seulement ces enfants grandiront sans la femme qui leur a donné la vie et tout ce qu’elle avait d’amour en elle, mais ils grandiront avec les cicatrices invisibles et indélébiles de la violence.

J’espère sincèrement que ces nouveaux orphelins de mère ont tout le soutien nécessaire pour comprendre la gravité de la situation. Ils doivent être épaulés, dès maintenant, mais aussi à long terme.

Un jour, certains d’entre eux seront assez grands pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Ça sera un choc.

Ils font partie des pots cassés.

Quand j’avais dix ou onze ans, ma mère a fréquenté un homme violent.

Un certain soir, celui-ci avait cédé toute la place au monstre. En voulant frapper ma mère, qui a esquivé le coup juste à temps, il avait enfoncé le poing profondément dans le mur de la chambre à coucher. Il avait brisé un manche à balai pour en faire une arme.

Pendant qu’il rouait ma mère de coups, j’ai cogné à la porte de voisins dans mon immeuble pour appeler à l’aide. Une voisine a préféré verrouiller la porte à double tour plutôt que de s’en mêler. Un autre n’a tout simplement pas répondu. Il m’a fallu monter trois étages avant que quelqu’un n’appelle les secours et me fasse entrer.

Plus tard, pendant que les policiers prenaient la déposition et des photos du visage ensanglanté de ma mère, je passais la serpillère sur le plancher et le torchon sur les murs pour effacer les traces du carnage.

Ma mère avait accroché un miroir sur le mur, pour cacher le trou.

J’ai compris par après que ce triste épisode de violence conjugale n’avait pas été le premier.

Ni le dernier.

À au moins deux reprises, une fois avant son procès et une fois à sa sortie de prison, il s’est présenté chez nous. Une fois, il avait défoncé la porte. Ça l’avait renvoyé derrière les barreaux. Pour un temps.

J’ai encore le souvenir de l’avoir aperçu plusieurs fois passer à pied devant mon immeuble en prenant soin de me fixer du regard à travers la porte-patio. Jusqu’au jour où ma mère a appris qu’il s’était entiché d’une autre femme. À partir de ce moment-là, on a enfin eu la paix.

Mais pas la pauvre femme, dont on a entendu dire qu’elle avait subi le même sort que ma mère.

Ma mère avait beaucoup de défauts, comme n’importe qui. Mais en dénonçant son agresseur et en allant au bout des procédures judiciaires contre lui, elle m’a appris que la violence au sein d’un couple était inacceptable et que ma sécurité et la sienne étaient ce qui comptait le plus.

Je n’oublierai jamais ce soir de terreur. Mais je n’oublierai jamais non plus la dignité et le courage avec lesquels ma mère est passée à travers cette épreuve.

Contrairement à d’autres, elle a eu la chance de survivre, elle.

La réaction naturelle face à un féminicide est l’indignation. C’est normal qu’un crime aussi ignoble soit honni et dénoncé haut et fort.

Aucune femme ne mérite d’être battue, encore moins battue à mort ou assassinée. Les féminicides sont le fruit d’un volcan qui entre en éruption après avoir été en dormance et dont on a ignoré les premiers soubresauts.

C’est aussi tout à fait normal d’en vouloir au bourreau, de lui souhaiter tout le mal du monde et de vouloir qu’il soit puni. Tout crime violent mérite d’être sanctionné à la hauteur de sa gravité, cela va de soi.

Mais on doit aussi aider ces hommes, qui demeurent des êtres humains malgré le mal qu’ils infligent à autrui. Un discours entendu cette semaine, alors qu’on cherche des solutions pour enrayer ce fléau sociétal que sont les féminicides.

Qui sait s’ils ne sont pas des pots cassés, eux aussi.

La violence faite aux femmes, qu’importe sa nature, c’est comme la dépendance aux drogues, à l’alcool et au jeu de même que les problématiques en santé mentale: si on décidait une fois pour toutes de miser massivement sur la prévention, il y aurait moins de pots cassés à réparer par la suite.

Si des femmes meurent, c’est parce que des hommes souffrent : il faut les aider. Le hic, c’est que ces hommes croient à tort que la femme est responsable de leur mal-être. Cette colère en eux leur appartient ; la manière dont ils la canalisent aussi. Ils doivent le réaliser et être appuyés quand ils sonnent l’alarme, avant de commettre l’irréparable.

Avant que des pots ne soient cassés.

Il y a quelques années, j’ai appris que l’ex de ma mère avait subi un genre d’attaque cérébrale qui l’avait rendu inapte et incapable.

Parce que le système avait failli à mettre un terme à son comportement violent, la nature s’était chargée de le mettre hors d’état de nuire.

Il y a eu justice, après tout.

Si vous-mêmes ou un proche êtes victime de violence conjugale, communiquez avec SOS Violence conjugale au 1-800-363-9010.