Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
<em>Miss Alaska devra maigrir! </em>annonçait un encadré de<em> La Voix de l’Est</em> datant de 1980.
<em>Miss Alaska devra maigrir! </em>annonçait un encadré de<em> La Voix de l’Est</em> datant de 1980.

Les messieurs...

CHRONIQUE / Miss Alaska devra maigrir ! annonçait un encadré de La Voix de l’Est datant de 1980, retrouvé lors d’une séance de feuilletage à la Société d’histoire de la Haute-Yamaska.

Menacée de perdre son précieux titre, la reine de beauté venait de se faire interdire de faire des apparitions publiques tant qu’elle n’aurait pas perdu les six livres et demie qu’elle avait prises depuis son couronnement.

En accompagnement de la courte dépêche, deux photos de la femme portant le même maillot de bain à pois: d’abord, chaussée de sandales à talons, dans le cadre d’un défilé, puis, debout sur une balance dans le racoin d’une salle de bain, dans une position peu flatteuse qui accentue le gonflement naturel de son bas ventre.

La rançon de la beauté ! titrait la petite nouvelle. M’est avis que si un tel fait divers se reproduisait aujourd’hui, 40 ans plus tard, cela susciterait tout un tollé.

Le corps des femmes, sujet de conversation par excellence. Le corps des femmes, qui n’appartient qu’à elles, mais qui malgré lui est constamment discuté sur la place publique.

Signe qu’on est loin d’en avoir fini avec le corps des femmes, le passage d’une candidate plus en chair lors de la plus récente saison d’Occupation Double a fait jaser; certains se réjouissaient de voir enfin une femme ronde en ondes. Certes, c’est un premier pas vers une meilleure représentation de la diversité corporelle dans les médias.

Mais quand on le souligne parce qu’on le remarque, c’est surtout le signe que beaucoup de travail reste à faire et que rien n’est acquis.

Le jour où le corps des femmes ne fera plus l’objet d’une constante dissection populaire est loin d’être arrivé. S’il arrive un jour.

Rien n’est moins sûr.

*****

En mai dernier, j’ai publié ici une chronique portant sur l’impressionnante perte de poids de la chanteuse britannique Adele. J’y déplorais que tout un chacun, bien qu’il ne connaisse Adele ni d’Ève ou d’Adam, avait trouvé quelque chose à dire sur cette transformation drastique, qu’elle ait plu ou non. Je ressens le besoin de répéter mon propre avis sur la question: ce qu’une femme fait de son corps, ça ne regarde qu’elle-même.

Mais le message n’a pas réellement passé partout, il faut croire.

À lire aussi

Quelques jours après la parution de cette chronique, où je mentionnais brièvement être moi-même du côté lourd de la balance, j’ai reçu le courriel d’un monsieur qui m’a autant fait rire que découragée.

« J’ai bien aimé votre article sur le corps de la femme. J’ai aimé quand vous avez dit que vous êtes une femme bien dodu [sic]. J’adore une femme dodu [sic] avec de belles courbes (...) Une femme le moindrement corpulente peut très bien paraitre et être très attirante avec le bon linge », m’écrivait mon lecteur. Grand bien lui fasse, s’il apprécie les formes sinueuses dont nous a dotées Vénus.

C’est la suite de son mot qui m’a fait grincer des dents. « J’ai déjà eu une employée qui était jolie. Elle était courte avec une belle poitrine et un derrière assez large. Elle perdait confiance en elle-même parce qu’elle était forte des hanches. Je lui avais suggéré d’accentuer sa poitrine, ce qu’elle avait faite [sic] », me racontait-il, ajoutant que ses bons conseils avaient permis à son employée de regagner confiance en elle puisqu’elle attirait désormais le regard des hommes.

Comme si c’était notre raison d’exister.

Un autre lecteur bien intentionné, mais tout aussi maladroit a pris soin de m’écrire ce charmant souhait d’anniversaire : « Bonne fête belle dame je te souhaite une belle journée et que ton chum prenne bien soin de frotter ta lampe et t’amener au paradis avant de l’éteindre ». Euh, pardon ?

Je souligne aussi ici les propos malheureux du maire de Saint-Barnabé, en Mauricie, qui lui ont valu un blâme devant la Commission municipale du Québec. Pour expliquer l’opposition de certains membres du conseil, Michel Lemay avait affirmé, lors d’une séance publique, que certains se trouvaient peut-être « dans leur période », en faisant référence aux menstruations des conseillères. Comme si le fait d’avoir un cycle menstruel rendait les femmes hystériques. Un préjugé sans fondement qu’avait d’ailleurs repris en 2015 Donald Trump, alors candidat à la présidentielle américaine, quand il a dit d’une animatrice qui l’avait talonné sur ses propos misogynes qu’elle « saignait de quelque part ».

Il y a encore du chemin à faire.

... et les mesdames

Je prends une pause ici avant de me faire traiter de féministe frustrée et de misandre. Juger le corps des femmes ou établir la valeur de celles-ci selon leurs choix n’est pas que l’apanage des hommes.

On l’a bien vu cette semaine avec la polémique qui entoure l’influenceuse Élisabeth Rioux, qui a dénoncé il y a quelques jours la violence conjugale dont elle s’est dit victime de la part de son ex-conjoint.

En réaction, des femmes — oui, des femmes — ont publiquement miné la crédibilité de la victime sous prétexte qu’elle gagne sa vie grâce à son corps et qu’elle diffuse beaucoup d’éléments de sa vie privée sur son compte Instagram, avant de se demander quel message l’étalement de sa vie privée sur Internet envoie aux milliers de jeunes filles qui suivent l’influenceuse.

Au contraire, le fait qu’elle dénonce la violence dont elle se dit victime est un acte courageux qui risque d’apprendre à ses abonnées qu’il ne faut pas tolérer les abus et qu’il faut se respecter soi-même.

C’est comme le discours dépassé, mais qu’on entend encore, selon lequel une femme mérite d’être violée parce qu’elle était vêtue de façon provocante.

Aucune femme ne mérite d’être la cible de violence. Aucun homme non plus, d’ailleurs, et aucune personne qui se situe dans le large spectre de la non-binarité.

Bref, le jour où le corps des femmes ne fera plus l’objet de critiques est loin d’être arrivé. Surtout si, même entre femmes, on est incapables de se soutenir là où l’une des nôtres en a vraiment besoin.