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Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Bien que le nom de ces quidams enragés ayant forcé l’entrée de la maison du peuple tombera probablement dans l’oubli, leur image, elle, restera gravée dans nos mémoires pour incarner un jour tristement historique qui risque de se retrouver dans les manuels d’histoire des élèves de demain.
Bien que le nom de ces quidams enragés ayant forcé l’entrée de la maison du peuple tombera probablement dans l’oubli, leur image, elle, restera gravée dans nos mémoires pour incarner un jour tristement historique qui risque de se retrouver dans les manuels d’histoire des élèves de demain.

L’ère des vérités

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CHRONIQUE / On s’est plutôt bien amusés sur ma page Facebook, jeudi.

Une image humoristique s’était mise à circuler dans mon réseau, la veille. On y voyait la désormais célèbre photo de manifestants ayant pris part à l’assaut sur le Capitole, à Washington, avec bien au centre l’individu affublé d’une tenue qui ressemble à ce dont aurait l’air l’enfant conçu lors d’un trip à trois entre Daniel Boone, Mel Gibson dans Coeur vaillant (Braveheart) et Fred Caillou dans son uniforme des Bisons des Prairies.

D’ailleurs, je crois bien que ce sera un accoutrement populaire à la prochaine Halloween. En tous cas, moi, ça m’inspire...

Au-dessus de la photo, on pouvait lire, en anglais: nommez cette formation musicale (name that band), avec quelques suggestions complètement déjantées parodiant l’appellation véritable de certains groupes mondialement connus: The Pillage People, Rage against the voting machine et les Smashing Trumpkins, pour ne nommer que celles-là.

Hilare, j’ai partagé à mon tour la blague, sans me douter qu’en quelques heures à peine, on en arriverait, mes contacts et moi, à plus d’une centaine de noms presque tous aussi déjantés les uns que les autres.

Parmi mes favoris, notons: No Culture Club, The Mamas and the Tatas, Gros Dommage, Red Hot Chilli Wreckers, System of a Clown, Dumb Leppard, MAGADeath, Fool and the Gang, The Breach Boys, The Fool Fighters, ZZ Flops, SuperTrump, Twisted Misters, Panic at the Capitol, The Cuckoo Dolls, Stone Temple Riots et j’en passe...

Avouons donc que des fois, ça fait du bien en mautadit de rire de ce qui n’est pas drôle.

Ce qui s’est passé au Capitole il y a une dizaine de jours n’a absolument rien de glorieux, contrairement à ce que ceux qui ont participé aux émeutes croient. Le siège de la Chambre des représentants représente le rejet d’une démocratie par une partie du peuple, ironiquement dans le pays qui répète constamment en être l’incarnation la plus pure, au point de s’ingérer dans les affaires des autres en son nom.

Comme si on avait fait un bond de 250 ans en arrière dans l’Histoire, rien de moins.

On a eu beau blaguer en se faisant croire, le temps d’une publication sur Facebook, que les manifestants étaient plutôt un nouveau band de garage néo-grunge, il n’en demeure pas moins que certains d’entre eux se prenaient véritablement pour des rockstars, ce jour fatidique du 6 janvier dernier, convaincus qu’ils changeaient le monde. Qu’ils le feraient entrer dans une nouvelle ère, à des lieues du nouvel ordre mondial qu’ils craignent tant dans leurs publications en ligne.

Et bien que le nom de ces quidams enragés ayant forcé la maison du peuple tombera probablement dans l’oubli, leur image, elle, restera gravée dans nos mémoires pour incarner ce jour tristement historique qui risque de se retrouver dans les manuels d’histoire des élèves de demain.

Dans quelques jours, la présidence Trump sera chose du passé. Mais le trumpisme survivra à son égérie, ont relevé avec justesse plusieurs observateurs de la scène politique, parce qu’il incarne beaucoup plus que sa figure de proue, figure de proue qui a joué un rôle d’agent propagateur d’idées qui existaient déjà bien avant elle.

Avec du recul, j’ai l’impression que bon nombre de ces militants ayant pris part à ces événements l’ont peut-être davantage fait pour goûter à leur quart d’heure de gloire que pour la cause.

Propulsés hors de l’ombre depuis le début de la pandémie, ces individus semblent avoir pris goût à la lumière et aux projecteurs. Qu’on en parle en bien ou pas, leurs idées sont désormais relayées un peu partout, y compris dans les médias qu’ils conspuent tant, leur donnant une visibilité inouïe qui en conforte certains dans leurs opinions.

Certaines théories avancées par ces personnes sont de plus en plus farfelues, comme si elles essayaient ainsi de gagner plus d’adeptes, peu importe le prix.

C’est là le symptôme de la pensée postmoderniste, qui s’oppose à la pensée unique et au consensus. Nous sommes à l’ère des vérités: la mienne, la vôtre, la sienne. Elles se valent toutes parce qu’elles nous appartiennent, qu’importe que l’une soit fondée sur la science, l’autre sur des faits avérés ou simplement des suspicions et des coïncidences.

Après des années à ne rien filtrer, à presque tout laisser passer, les géants du web ont finalement décidé que c’était assez; ils se sont mis à bannir Trump et d’autres conspirationnistes notoires de leurs plateformes.

Mais le mal est fait.

Ces gourous du 21e siècle se sont déjà retranchés ailleurs, entraînant avec eux une partie de leurs disciples, oubliés du système, marginaux et révoltés, dans les zones les plus lugubres du dark web.

Et là-bas, on ne pourra plus surveiller ce qui s’y propage ni limiter les dommages.