Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Pour moi, la viande grillée autrement que dans une poêle en fonte sur la cuisinière a longtemps été signe de luxe.
Pour moi, la viande grillée autrement que dans une poêle en fonte sur la cuisinière a longtemps été signe de luxe.

Le luxe qui a bon goût

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / Pour moi, ça demeurera toujours l’odeur de la viande hachée qui cuit sur la grille du barbecue. Une odeur distinctive, qui rappelle les journées d’été chaudes et ensoleillées, les après-midi d’insouciance dans la piscine et leur ultime récompense : manger un hamburger. Toute mon enfance durant, voilà ce qui incarnait le luxe et l’opulence.

Une image qui peut vous sembler étrange, mais voilà : on n’avait pas de barbecue chez moi.

Avec ma mère, on habitait dans un immeuble à logements sans espace pour avoir un grill. Comme on a aussi vécu de l’aide sociale quelque temps, j’ai toujours cru qu’on n’avait pas les moyens de s’offrir un barbecue. Alors, pour moi, la viande grillée autrement que dans une poêle en fonte sur la cuisinière était signe de richesse.

Maintenant que j’habite moi-même dans une maison, j’ai un barbecue. Il a tout de même fallu que mon conjoint insiste pour qu’on en achète un, moi qui me demandais si on en avait vraiment besoin.

Encore aujourd’hui, mes grillades ont un petit goût de luxe.

Je vous raconte ceci parce que finalement, la notion de luxe ne dépend pas seulement de l’épaisseur du portefeuille. Ça se passe aussi beaucoup entre les deux oreilles.

Le luxe, c’est quelque chose que certains n’osent pas s’offrir ou qu’ils s’offrent à l’occasion. Pour d’autres, ce quelque chose fera partie de leur quotidien, ou presque.

J’ai fait l’exercice de demander à des amis ce qui, pour eux, constitue un luxe. Entre une batterie de cuisine décente, une voiture de l’année, des voyages, un manteau d’hiver neuf, un massage ou une journée au spa, certaines réponses m’ont fait réfléchir.

Pour plusieurs, le luxe, c’est du temps libre. Du temps pour soi, pour prendre soin de sa personne. On aimerait bien en avoir, mais on ne se l’offre pas, m’a-t-on confié, comme si on était une arrière-pensée.

Ce qui est un luxe pour quelqu’un ne l’est pas systématiquement pour un autre.

C’est un fil de discussion lu sur Internet qui a récemment inspiré partiellement cette chronique. « What is considered classy if you’re rich, but trashy if you’re poor? » En français : qu’est-ce qui a de la classe quand on est riche, mais qui est mal vu quand on est pauvre?

C’est là qu’on voit que tout est relatif, y compris le luxe.

Des exemples? Avoir une vieille, très vieille voiture. Un luxe quand on est bien nanti, la nécessité quand c’est le contraire. Et on ne parle pas des mêmes modèles.

Porter des vêtements de seconde main. Parfois, c’est la seule manière pour des personnes défavorisées de se vêtir décemment. Quand on dispose d’un peu plus de moyens, on appelle ça le look vintage. Et croyez-moi, ça existe, des vêtements déjà portés qui coûtent les yeux de la tête.

Vivre dans une petite maison ou dans un décor très épuré. Pour les plus riches, c’est la tendance au minimalisme ; pour les plus pauvres, c’est parce qu’on ne peut s’offrir davantage.

Ne pas travailler. Entre le fait qu’on peut se le permettre ou parce qu’on n’arrive pas à se dénicher un emploi, il y a tout un monde.

Certains exemples avancés par les internautes ont mis en relief un certain malaise, mais aussi des préjugés, qui existent toujours entre les différentes classes sociales et sur les valeurs de notre société (nord-américaine).

« Compter sur quelqu’un d’autre pour élever ses enfants ». Quand on est riche, on peut se payer les services d’une éducatrice ou d’une nounou. Quand on est pauvre, on s’en voit retirer la garde parce qu’on ne peut pas leur offrir un revenu décent.

Bon, il ne faut pas généraliser ; il y a des maisonnées où l’amour compense largement les biens matériels.

« Connaître un juge par son prénom », une suggestion qui laisse deviner que les riches sont acoquinés avec les magistrats et que les pauvres ont nécessairement un casier judiciaire bien garni.

« Boire cinq verres de vin en un après-midi » : la différence entre une dégustation dans un vignoble et un problème de consommation d’alcool.

« Ne pas payer d’impôt », que son revenu soit trop bas ou parce qu’on peut se permettre d’intéressantes déductions, ou bien un paradis fiscal...

Personnellement, je crois que peu importe son statut social et sa richesse, il faut garder en tête que rien n’est jamais acquis.

Autrement, le luxe, quel qu’il soit, matériel ou intangible, devient lassant, il n’est plus apprécié à sa juste valeur. Il perd de sa saveur et ne semble plus aussi appétissant.

Finalement, c’est l’appréciation qu’on en fait qui donne son goût au luxe.

Encore aujourd’hui, aussitôt que j’arpente les rues de mon quartier et que l’odeur de la viande grillée parvient à mes narines, je replonge avec nostalgie dans ces étés où le luxe tenait encore à mes yeux entre deux pains.