Marie-Ève Martel
Comme pratiquement tout le monde, j’ai une opinion sur la perte de poids d’Adele. Mais je sais pertinemment que ce n’est pas de mes fichus oignons et que ce que j’en pense n’a aucune importance.
Comme pratiquement tout le monde, j’ai une opinion sur la perte de poids d’Adele. Mais je sais pertinemment que ce n’est pas de mes fichus oignons et que ce que j’en pense n’a aucune importance.

Le corps d’Adele

CHRONIQUE / J’espère que je ne vous apprends rien en vous rappelant que c’est la fête des Mères dimanche. Sinon, vous avez toute la journée pour rattraper le coup !

Même si les brunchs se savoureront à la maison, que des câlins se feront par visioconférence et que les fleurs se feront livrer en quantités incommensurables, souvenons-nous que l’amour, même s’il ne peut être témoigné par des gestes physiques en ces temps incertains, est aussi contagieux, sinon plus, que ce foutu coronavirus qui nous pourrit la vie.

Célébrons donc, en ce deuxième dimanche de mai, ces femmes, mères ou grand-mères, tantes, sœurs et amies qui offrent constamment le meilleur d’elles-mêmes à ceux qu’elles aiment, celles qui ont fait don de leur corps pour porter la vie.

Ça tombe bien, c’est justement du corps des femmes dont traitera cette chronique. Plus précisément, j’ai envie de parler d’une maman un peu plus célèbre que les autres.

Cette semaine, la chanteuse britannique Adele a publié une photo d’elle sur les réseaux sociaux pour marquer son 32e anniversaire.

L’artiste primée s’était faite plutôt discrète sur Internet depuis un an et demi, au moment de sa séparation.

Quelques photos ici et là ont fait surface au cours des mois qui ont suivi.

Déjà, on pouvait remarquer que le divorce de la diva, bien connue pour ses courbes voluptueuses, l’avait rendue plus légère de quelques kilos en plus des quelques millions qu’elle a versés à son ex-mari.

Le plus récent cliché d’Adele, la montrant plus fine de peut-être une centaine de livres, a littéralement enflammé la Toile, générant près de 10 millions de « J’aime » en moins de 24 heures.

En commentaire, des félicitations, mais aussi des déceptions. « Je t’aimais mieux avant... », déplorent certains fans, supposant que leur idole ait succombé à la pression des diktats de beauté occidentaux qui veulent les femmes grandes, minces et parfaites.

Pour eux, la chanteuse était plus « accessible » — relatable en anglais— en étant ronde.

La perte de poids d’Adele est aussi sujette à toutes sortes de spéculations. A-t-elle réellement tout perdu en faisant de l’exercice ou a-t-elle pris le raccourci de la chirurgie ? A-t-elle fait un régime drastique ?

La perte de poids est attribuable à plusieurs facteurs. Ceux énumérés précédemment, mais bien d’autres qui n’ont pas été évoqués : changement hormonal, dépression, troubles alimentaires, nouvelles habitudes de vie, et j’en passe.

Comme pratiquement tout le monde, visiblement, j’ai une opinion sur la perte de poids d’Adele. Un changement aussi remarquable sur la physionomie d’une vedette internationale ne passe pas inaperçu ; c’est normal de réagir.

Mais je sais pertinemment que le corps d’Adele, ce n’est pas de mes fichus oignons et que ce que j’en pense n’a aucune importance.

Rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, les nombreux commentaires sur la perte de poids de Céline Dion. Déjà longiligne, l’interprète québécoise la plus connue de la planète a fait jaser en s’affichant à la limite de la maigreur, s’attirant des critiques négatives.

Qu’on parle d’Adele ou de Céline, tout le monde s’arroge le droit d’avoir un mot à dire sur leur apparence parce qu’elles sont célèbres, alors que les seules personnes dont l’avis compte, c’est Adele et Céline elles-mêmes. Et peut-être leur médecin, pour des raisons de santé.

Ça vaut aussi pour n’importe qui d’autre, célébrité ou pas.

Il s’en trouvera pour dire qu’elle est une personnalité publique dont l’apparence fait partie du « produit », et qu’en conséquence, il peut être soumis au jugement populaire.

Or, contrairement aux Britney Spears et les Kim Kardashian de ce monde, pour ne nommer que celles-là, Adele n’a pas montré son corps pour s’établir comme artiste. Son talent à lui seul a suffi à lui tailler une place dans un firmament majoritairement composé d’étoiles filantes et pâlissantes.

Il s’en trouvera quand même pour dire qu’elle n’avait pas d’autre choix, puisqu’en étant ronde, elle partait avec « une prise ».

Bref, Adele ne peut pas gagner. Céline non plus.

Et pour cette raison, nous non plus, mesdames.

J’ai toujours été une fille « bâtie », « en chair », « costaude » ou « potelée ». À la limite entre les tailles dites « normales » et les tailles « plus ». Pas assez fine pour être mince, pas assez grosse pour être obèse morbide.

Toute ma vie, j’ai croisé des gens sur mon chemin qui ont établi ma valeur en fonction de mon apparence. J’ai compris rapidement que pour faire ma place, je devais « compenser » pour mon surpoids en étant plus drôle, plus gentille et plus brillante et, surtout, en ne portant pas attention à ceux qui ne se fiaient qu’aux apparences.

Je venais à peine de sortir de cet âge ingrat qu’est l’adolescence qu’à ma première relation amoureuse à l’âge adulte, la pression du corps parfait m’attendait encore une fois au quart de tour.

« J’aimerais bien que tu te mettes à l’exercice, m’a un jour demandé mon ex. Si tu étais mince, les autres pourraient enfin être jaloux de moi quand on marche sur la rue... »

Il est aujourd’hui mon ex pour une raison, peut-être même deux ou trois. C’est quand je suis devenue célibataire, quelques années plus tard au terme d’une autre relation, que je me suis mise sérieusement à l’entraînement.

Pour moi, pas pour les autres et encore moins pour leur regard.

Je n’ai peut-être pas fondu comme Adele, mais j’ai gagné en musculature, en souplesse et en estime de moi. J’ai appris à être confortable dans mon corps, dont je connais désormais les incroyables capacités et les limites. J’ai appris à prendre soin de moi et à faire attention à ma santé.

C’est la découverte de cet équilibre et cet amour de soi que je souhaite à toutes les mères, en ce second dimanche de mai.

Si des industries tout entières misent sans cesse sur les insécurités des femmes, c’est pour une raison. Mais chaque femme est plus que la somme de ses imperfections.

Adele n’est pas devenue une meilleure chanteuse ou une meilleure personne parce qu’elle a perdu du poids. À l’inverse, Céline n’a pas perdu de son talent ou est devenue imbuvable parce qu’elle a maigri.

Je suis certaine que si on leur demande de quoi elles sont le plus fières dans toute leur vie, le chiffre que leur renvoie la balance ne leur effleurera même pas l’esprit. Quand on sait que chacune détient des records de ventes d’albums, des Grammys et un Oscar, en plus d’être maman de garçons en pleine santé, c’est d’une évidence.