Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en pleine page d’accueil du site Internet de cette petite municipalité située à des kilomètres de Granby, une photo prise par mon éminent collègue Alain Dion!
Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en pleine page d’accueil du site Internet de cette petite municipalité située à des kilomètres de Granby, une photo prise par mon éminent collègue Alain Dion!

La juste valeur des choses (2)

CHRONIQUE / Le hasard fait drôlement les choses. Bien drôlement. Pendant mes vacances estivales, je me suis arrêtée dans une petite municipalité, un village tout rikiki, dont je n’aurais autrement jamais entendu parler, probablement.

On s’est tapé un road trip jusqu’à Manic 5 en voiture électrique. C’est un détail important ici, puisque toute cette anecdote repose sur le fait que nous avions oublié l’adaptateur du chargeur de la voiture — adaptateur nécessaire pour se charger à la centrale, et donc pour revenir chez nous — à la borne du centre communautaire du village rikiki dont il est ici question.

On s’en est rendu compte 1h30 plus tard, une fois arrivés à l’autre borne de recharge. Heureusement qu’une autre borne à proximité ne nécessitait pas l’adaptateur; nous avons pu nous charger pour faire le trajet inverse, à la recherche du petit, mais fort précieux, bout de plastique qui garantissait le succès de l’épopée.

Sur la route, je suis allée faire un tour sur le site de la municipalité dans l’espoir de trouver le numéro de téléphone du centre communautaire, question de voir si quelqu’un avait ramassé l’adaptateur. D’un cas où qu’on se déplacerait pour rien...

Quelle ne fut pas ma surprise de voir, en pleine page d’accueil de ce site Internet, une photo prise par mon éminent collègue Alain Dion! Une photo prise pendant la première vague de la pandémie et illustrant un arc-en-ciel à la fenêtre d’une résidence. Je l’ai reconnue illico parce que cette photo illustrait un de mes articles. Quand je vous dis que le hasard fait drôlement les choses...

Et voilà que ce cliché était repris par une municipalité à des kilomètres de Granby, sans crédit, sans mention. Sans en avoir acheté les droits. Et surtout, sans permission.

Un petit coup de fil de ma patronne à la mairie et la photo fut retirée du site avec de plates excuses.

Ce genre de situation est loin d’être un cas isolé. Beaucoup trop de gens croient qu’Internet est un immense buffet à volonté où tout ce qui s’y trouve peut être repris et réutilisé sans compensation à son créateur et sans la permission de celui-ci. Ce n’est jamais pour mal faire.

Cette semaine, une de mes amies, photographe de métier, m’a raconté avoir découvert qu’une entreprise utilisait, sans son consentement, une de ses photographies parce qu’on y voyait bien un de ses produits. Ah, et non sans avoir préalablement enlevé son nom de la photo.

Quand elle a contacté les dirigeants de cette compagnie pour prendre entente avec eux, en leur rappelant qu’elle détient les droits de cette photo, ils lui ont rétorqué qu’elle devrait être heureuse de bénéficier de la visibilité qu’ils lui offraient. Parce qu’on le sait tous, la visibilité, c’est ce qui paie les factures à la fin du mois.

Il arrive souvent que des gens, ravis du reportage publié à leur sujet, reprennent la photo qu’on a prise d’eux et l’utilisent les réseaux sociaux. Ce n’est jamais pour mal faire.

Quand c’est pour un profil personnel, ça va. Mais quand c’est pour faire la promotion de son entreprise, généralement, on s’attend à ce que l’entrepreneur s’adresse au journal pour acheter les droits de la photo. Une affaire de quelques dizaines de dollars, tout au plus.

Cet été, une personne s’étant récemment lancée en affaires a utilisé la photo parue sur le site Internet du journal sur sa page professionnelle, à des fins promotionnelles. Quand je lui ai demandé d’avoir la courtoisie d’en acheter les droits ou bien de changer de photo, en lui mentionnant le prix, on m’a rétorqué qu’à la pharmacie du coin, il en coûte «même pas 50 sous» pour faire finir une photo.

Disons qu’on ne parle pas vraiment de la même chose ici.

C’est certes flatteur quand notre travail est apprécié et partagé ailleurs. Mais quand il s’agit de notre gagne-pain, c’est normal de s’attendre à ce que nos efforts soient récompensés par autre chose que de la notoriété.

Iriez-vous vous servir dans le panier du boulanger sans payer en lui disant que vous vous arrangerez pour que le plus grand nombre de personnes possible vous voient en train de vous délecter de son pain? Iriez-vous dormir dans un hôtel et proposer de payer votre séjour avec une critique positive sur Internet?

M’est avis que si ça fonctionnait comme ça dans la vraie vie, les boulangeries et les hôtels, pour ne nommer que ceux-là, fermeraient leurs portes assez vite.

Sauf dans l’univers merveilleux des influenceurs, qui croient que leur avis vaut son pesant d’or.

En août 2019, je publiais une première chronique intitulée La juste valeur des choses. J’avais signé ce texte sans savoir que deux jours plus tard, la faillite de Groupe Capitales Médias se confirmait et que nous, humbles employés, l’apprendrions en même temps que le reste du monde.

Il s’en est passé des choses dans les quinze mois qui ont suivi. Beaucoup de choses. Et merci d’être encore au rendez-vous, ici, à me lire, et à lire mes collègues des six coopératives d’information.

Maintenant que la situation s’est stabilisée, nos équipes sont prêtes à passer à la prochaine étape. Et pour ça, on a besoin que vous fassiez le saut avec nous, chers lecteurs.

En 2019, j’écrivais dans ma chronique que l’information, même quand elle est gratuite sur Internet, coûte quelque chose à produire. Que ce soit le temps investi par un journaliste pour effectuer ses recherches, ses entrevues et la rédaction de son papier, celui mis par un pupitreur pour réviser le texte et le mettre en ligne ou les frais du photographe qui immortalise un événement, ce n’est pas gratuit, concocter une nouvelle, même si elle n’est pas produite sur un support papier.

Vous voyez où je veux en venir.

«En plus d’avoir un coût, une nouvelle a aussi une valeur. Une valeur qui ne se calcule pas nécessairement en dollars. Être informé, ça n’a pas de prix», écrivais-je, ce que je pense encore aujourd’hui.

L’achat local a la cote, ces temps-ci. À 10, 12 ou 17 $ par mois, c’est peu cher payé pour savoir tout ce qui se passe près de chez vous et ailleurs au Québec.

Si vous appréciez notre travail, abonnez-vous donc, pour bien faire. Merci d’avance!