D’aussi loin que je me souvienne, Sophie a toujours été fascinée par les phares. Peut-être est-ce parce qu’ils sont le symbole d’un point de repère, d’une lumière dans l’obscurité, une image qui lui ressemble.

La bonne oreille de mon amie Sophie

CHRONIQUE / Depuis que vous avez entamé la lecture de vos nouvelles quotidiennes, ce matin, probablement en sirotant votre café dans le confort de votre demeure, sachez qu’une ou deux personnes, quelque part dans le monde, se sont enlevé la vie, et ce, sans même que cela ne vous ait effleuré l’esprit.

Pensez-y : le monde continue de tourner à une vitesse folle pendant que chacun d’entre nous prend un temps d’arrêt.

Il faut dire que les plus récentes statistiques sur le taux de suicide dévoilées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) font peur.

Chaque année, environ 800 000 personnes s’enlèvent la vie sur la planète. C’est l’équivalent d’une personne toutes les 40 secondes.

Pensez-y.

Chaque jour, ce sont trois personnes, seulement au Québec, qui en finissent, une donnée statique depuis quatre décennies, nous apprend le Collectif pour une stratégie nationale en prévention du suicide.

C’est sans compter les 80 autres qui essaient de s’enlever la vie, mais qui, pour toutes sortes de raisons, n’y sont pas parvenues.

Pensez-y.

Seulement, depuis que vous avez entamé la lecture de cette chronique, une personne de plus, quelque part sur le globe, s’est enlevée la vie, sans que vous ne le sachiez et que vous n’ayez pu y faire quoi que ce soit.

Imbroglios et amitiés précieuses

Pourtant, il y a des choses qui sont possibles, qui ne coûtent pas cher et qui font toute une différence.

Et parfois, ce n’est que d’avoir une bonne oreille.

Laissez-moi vous parler de mon amie Sophie. D’aussi loin que je me souvienne, elle a toujours été fascinée par les phares. Peut-être est-ce parce qu’ils sont le symbole d’un point de repère, d’une lumière dans l’obscurité, une image qui lui ressemble.

Surtout, mon amie Sophie est bénévole pour l’organisme d’aide en prévention du suicide Suicide Action Montréal (SAM) depuis tout près de quatre ans.

Quand elle a décidé de s’impliquer à titre de téléphoniste bénévole, cela faisait toutefois plusieurs années qu’elle y songeait.

Depuis l’âge de 17 ans en fait, lorsqu’elle a pensé qu’une très bonne amie à elle voulait mettre fin à ses jours.

Moi.

Quand j’ai appris à ma mère que je souhaitais aller vivre chez mon père, après des années à endurer en secret son alcoolisme et ses sautes d’humeur, dus à son trouble de la personnalité limite alors non diagnostiqué, celle-ci a fait une énième tentative de suicide.

Vous dire que c’était comme si un dix roues m’avait rentré dedans est un euphémisme.

Sous le coup de la panique, j’ai écrit un courriel à mes amies proches pour leur dire que mon monde était en train de s’écrouler, tout ça juste avant de filer vers l’hôpital. Tout est allé si vite que je ne me souviens plus de ce que j’ai écrit... mais ma douce amie Sophie, elle, a cru que c’était moi qui étais en détresse !

C’est un imbroglio qui m’a permis de voir à quel point cette amitié, qui dure depuis maintenant vingt ans, m’est précieuse.

Ce jour noir de ma vie, Sophie a été mon phare.

Sans une ni deux, Sophie a fait ce qu’elle avait à faire : elle a appelé les secours. Et même si je n’étais pas réellement en danger ce soir-là, je lui serai toujours reconnaissante d’avoir voulu m’apporter son aide.

Son aide qui m’a été utile quand, à mon tour, j’ai voulu soutenir un ami.

Une de ses anciennes flammes, avec qui ça s’était très mal fini, m’avait contactée sur les réseaux sociaux pour me dire qu’elle s’inquiétait pour mon ami depuis leur rupture, qu’il lui avait confié vouloir attenter à sa vie.

Sceptique, mais préférant être trop prudente, j’ai passé un coup de fil à Sophie pour savoir quoi faire et quoi dire si le pire s’avérait.

Elle m’a filé de précieux conseils qui, j’espère, n’auront jamais à être mis en application. Des conseils que je garderai en tête toute la vie.

En bout de ligne, mon ami n’a jamais eu la moindre idée noire. Mais le tout a mis la table à une importante discussion.

Et comme je l’étais avec mon amie Sophie quinze ans plus tôt, il a été reconnaissant de savoir que je m’inquiétais pour lui et que j’avais pris cet avertissement au sérieux, même s’il n’en était rien.

Pensez-y : et si la menace avait été sérieuse ?

Oreilles anonymes

Pourquoi je vous parle de tout ça ? Parce que mardi était la Journée mondiale de la prévention du suicide, et que j’ai envie d’utiliser cette tribune pour dire merci à toutes les Sophie de ce monde, des phares qui éclairent les idées noires des autres.

Ces paires d’oreilles anonymes qui passent des heures à écouter, sans juger et sans se plaindre, ceux qui n’ont parfois personne d’autre à qui se confier, et ce, dans un moment charnière de leur existence.

C’est parfois durant ces appels que se joue un difficile combat intérieur entre le goût de (sur) vivre et l’appel de la mort. La peur de mourir, mais le besoin de ne plus souffrir.

Il ne suffit parfois que de quelques mots ou de quelques moments de silence pour faire pencher la balance.

Plus tôt, je vous ai dit que les données de l’OMS faisaient peur. Il y a quand même du positif à travers tout ça.

Selon le rapport de l’organisme, le taux de suicide per capita diminue à peu près partout dans le monde en raison des mesures préventives de plus en plus mises de l’avant.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que le Collectif pour une stratégie nationale en prévention du suicide, créé cette année par le regroupement d’une trentaine d’organisations, réclame une telle mesure, le meilleur outil selon l’OMS pour influencer à la baisse le nombre de décès volontaires.

Pensez-y : qu’est-ce qu’on attend ?

Et comme on aime les histoires qui finissent bien...

Au mois de mai, mon amie Sophie s’est vu décerner le Prix Lise-Morin par le SAM, afin de souligner sa grande qualité de bénévole et son implication au sein de l’organisme.

Un honneur des plus mérités.

Si vous ou un proche songez à commettre l’irréparable, contactez le Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska au (450) 375-4252 ou l’Association québécoise de prévention du suicide au 1866 APPELLE (277-3553) avant qu’il ne soit trop tard.

Recharger les batteries

Sur ce, je vous quitte le temps de vacances que j’ose croire bien méritées. Cette chronique fera donc relâche pour les deux prochaines semaines.

C’est donc un rendez-vous le 5 octobre prochain !