Aucune histoire ne laisse insensible, même si c’est la millième du genre qu’on écrit. Au-delà du fameux «gros boum», de la tôle froissée, du déploiement policier, ambulancier et pompier, il y a des choses qu’on sait, qu’on voit ou qu’on entend qu’aucune combinaison de mots ne peut décrire.

Être humain

CHRONIQUE / J’ai toujours dit que le journalisme était le plus beau métier du monde, parce qu’il consistait à être témoin de l’activité humaine. Observer la vie, quoi.

Imaginez : chaque jour, on gagne la nôtre en rencontrant des personnes extraordinaires dont nous avons ensuite le privilège de raconter l’histoire au bénéfice d’autres personnes qui gagneront à les découvrir. Chaque jour, on apprend quelque chose et on peut concrètement faire de notre communauté un monde meilleur en relevant ce qui y cloche ou en faisant connaître des initiatives qui contribuent à l’améliorer.

Mais même s’il s’agit du plus beau métier du monde, le journalisme a aussi sa part d’ombre. Rapporter des crimes ou de graves accidents, ça fait aussi partie du boulot.

Et même si ces faits divers sont généralement rapportés de manière laconique à partir d’informations que nous communiquent les policiers, ce n’est jamais jojo de taper ces mots, ces lignes, qui auront pour effet d’en attrister plusieurs.

Et on espère toujours que ce ne soit pas dans le journal qu’une personne apprenne la mort d’un proche.

C’est un véritable supplice d’aller cogner à la porte de parents endeuillés dans l’espoir d’obtenir un témoignage. C’est toujours difficile d’être témoin de drames humains à titre d’observateurs, en sachant qu’on rapportera, impuissants, la détresse d’inconnus dont on a croisé la route en raison des aléas du destin.

La grande majorité des personnes impliquées sont des quidams, des anonymes dont le sort finit par tomber dans l’oubli lorsqu’on tourne la page du journal après avoir observé l’ampleur des dégâts sur la photo et laissé tomber un « Ouf ! ».

Malgré ça, aucune histoire ne laisse insensible, même si c’est la millième du genre qu’on écrit. Au-delà du fameux « gros boum », de la tôle froissée, du déploiement policier, ambulancier et pompier, il y a des choses qu’on sait, qu’on voit ou qu’on entend qu’aucune combinaison de mots ne peut décrire.

Chaque fois, j’ai une pensée pour ces personnes, et pour leurs proches, dont la triste histoire continuera dans la vraie vie, même si elle ne sera pas racontée dans nos pages.

C’est aussi ça, être humain.

C’est comme travailler dans le milieu de la santé ; on en voit des écorchés, des gens qui souffrent, d’autres qui meurent… Même si on pense avoir tout vu, notre humanité nous préserve de l’indifférence en maintenant notre capacité d’indignation et notre empathie intactes.

Et puis, dans le cadre de notre travail, ces centaines d’histoires n’arrivent qu’aux autres. Elles ne nous concernent pas.

Jusqu’au jour...

Téléphone arabe

Ma collègue Julie ne travaillait pas ce soir de juin quand elle a été témoin d’une violente collision entre un VUS et un motocycliste. Mais comme elle a le réflexe de toujours s’arrêter sur les scènes d’accident, elle s’est rangée et a porté assistance au sexagénaire dont elle a tenu la main jusqu’à l’arrivée des services d’urgence.

L’homme est mort peu de temps après. Julie, elle, pense encore très souvent à cet inconnu dont le souvenir l’habite encore.

Comme quoi, un simple fait divers n’en est pas qu’un.

C’est aussi ce qui m’est arrivé, la semaine dernière.

En naviguant sur Internet, vendredi dernier, le meilleur ami de mon amoureux est tombé sur une nouvelle de dernière heure rapportant un grave accident de la route. Même si sur la photo la voiture impliquée semblait s’être enroulée sur elle-même, il l’a immédiatement reconnue.

Et connaissant aussi l’endroit où le tout s’était passé, il n’a eu aucun doute sur l’identité du conducteur. Rapidement, les messages et les appels se sont multipliés dans notre groupe d’amis, qui en faisant la tournée des registres des hôpitaux de la région, a pu confirmer qu’il s’agissait bel et bien d’un des siens qui avait été éjecté de sa voiture après avoir fait plusieurs tonneaux.

Notre ami Frédéric (nom fictif) se trouvait dans un état critique. Et à voir l’état de sa bagnole, ça avait frappé très fort.

Le temps semblait jouer contre nous. Et il s’est malheureusement produit ce qui arrive parfois quand tout le monde est sur les nerfs et en sait très peu sur la situation : le jeu du téléphone arabe.

C’est ainsi que « état critique » est devenu « entre la vie et la mort », puis « en train de vivre la mort » avant d’arriver à nos oreilles. Plusieurs ont même compris que notre ami en était à ses derniers instants et qu’on n’arriverait peut-être pas à temps à l’hôpital.

Les pronostics étaient inquiétants. Après de nombreuses heures au bloc opératoire, ce n’était pas gagné pour Frédéric.

Si on ne croyait toujours pas ce qui venait de se passer, de le voir inerte, branché de toutes parts à des appareils qui alimentaient ses fonctions vitales, rien n’était en place pour nous convaincre. On semblait face à un mannequin. Ça ne pouvait être lui qui, cet été, rayonnait de bonheur le jour de son mariage avec la mère de ses jeunes enfants.

D’une tristesse…

L’éveil du guerrier

Une autre longue opération le lendemain a toutefois permis d’espérer pour la suite. Tout s’était bien déroulé, si bien que 48 heures après son horrible accident, notre ami semblait enfin hors de danger. Mais la convalescence sera longue et la réadaptation ardue. Que dire du reste…

On a tous poussé un soupir de soulagement, les chums de Frédéric et moi.

Il faut dire qu’ils forment une bande tissée serrée. Amis depuis deux décennies, ils ont traversé l’adolescence et la vingtaine en faisant les 400 coups. Ils ont voyagé, ils ont fait la fête... Là, ils vivent le drame ensemble, comme les frères qu’ils ont toujours été les uns pour les autres.

C’est aussi ça, être humain.

On est retournés voir Frédéric une deuxième, puis une troisième fois durant la fin de semaine. La série d’opérations l’ayant amoché, il recevait une importante dose de sédatifs et d’antidouleurs. Il avait les yeux mi-ouverts, mais ne réagissait pas. Il pouvait nous entendre, nous a-t-on dit.

Alors on s’est relayés, deux par deux, pour lui souffler des mots d’encouragement et quelques blagues. On lui a caressé les bras pour qu’il ressente notre présence.

Frédéric a visiblement compris qu’il n’était pas seul, car quand ses deux meilleurs amis étaient avec lui dans sa chambre aux soins intensifs, il a tenté de bouger.

Il était là. Et on sait qu’il va se battre.

C’est aussi ça, être humain.