Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Destinée à être portée par-dessus des jeans, le mannequin ayant un look rappelant le courant grunge des années 1990, la tunique se détaille au prix de 1900 euros, soit tout près de 2900$ canadiens.
Destinée à être portée par-dessus des jeans, le mannequin ayant un look rappelant le courant grunge des années 1990, la tunique se détaille au prix de 1900 euros, soit tout près de 2900$ canadiens.

Du tartan et des hommes

CHRONIQUE / Attention les yeux. Le géant de la mode Gucci a dévoilé cette semaine certains éléments de sa plus récente collection, qui comprend une charmante robe en tartan orange rappelant des uniformes scolaires pour fillettes. Or, le vêtement appartient à sa collection pour hommes.

Destinée à être portée par-dessus des jeans, le mannequin ayant un look rappelant le courant grunge des années 1990, la tunique se détaille au prix de 1900 euros, soit tout près de 2900$ canadiens.

En toute honnêteté, si vous me demandez si je trouve ça beau, surtout à ce prix-là, j’opterai pour la réponse polie qui veut que tous les goûts sont dans la nature, ou bien que la beauté est dans l’oeil de celui qui la regarde.

Évidemment, c’était à prévoir, les critiques ont été rapides sur la gâchette.

« Tant qu’à tuer la belle virilité de l’homme, allons jusqu’au bout », ai-je pu lire.

Moi-même, je vois difficilement quel homme de mon entourage porterait un tel grément (appropriation boiteuse du mot garment, en anglais), mais si quelqu’un a les moyens de s’offrir cette fripe et qu’il la portera de surcroît, je pense au contraire qu’il en aura que faire de ce que les autres pensent de sa virilité.

Au contraire, il faut faire preuve d’une assurance en béton et avoir des couilles en acier pour faire le choix de revêtir un tel morceau en sachant les remarques qu’il lui vaudra.

Ça tombe bien, c’est en plein le message que veut envoyer Gucci avec cette tenue qui dérangera assurément. « Cette blouse de tartan coloré reflète l’idée de la fluidité des genres et cherche à bousculer les stéréotypes toxiques qui encarcanent l’identité masculine », explique-t-on en description du vêtement, qui se veut une manière de « célébrer l’individualité de tout un chacun ».

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La blouse en tartan de Gucci peut ne pas tomber dans votre palette ; en même temps, il n’y a pas de quoi s’indigner tout haut qu’une valeur sûre de la haute couture souhaite ébranler ce qui est convenu pour réaffirmer sa pertinence.

Ça fait longtemps que tout a été inventé, si vous voulez mon avis.

Les hommes ont longtemps porté des robes ou des jupes. Les garçons aussi. Suffit de penser à l’Égypte des pharaons ou au Moyen Âge.

Le kilt a été porté pendant des décennies, voire des siècles, notamment par les braves d’Écosse.

Dans la peau de William Wallace, aurait-on dit de l’acteur Mel Gibson qu’il manquait de virilité, lui qui débordait de masculinité au milieu des années 1990?

Même aujourd’hui, les hommes revêtent des tuniques dans certains pays d’Afrique et d’Asie et c’est tout à fait normal.

Rappelons-nous aussi que jusqu’au siècle dernier, le rose, considéré comme une couleur flamboyante, était l’apanage des garçons.

Encore aujourd’hui, même si certains parents éduquent leurs enfants au fait que les couleurs n’ont pas de genre, il s’en trouve encore pour grimper aux rideaux si un garçon exprime une préférence pour cette couleur devenue indissociable de la poupée Barbie, symbole féminin par excellence.

Le facteur culturel est donc déterminant dans ce qui est viril et ce qui ne l’est pas.

Or, cette semaine, on a eu la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une barbe bien fournie et le torse bien velu pour être un homme, un vrai.

Tout ça se passe entre les deux oreilles, bien avant entre les deux jambes.

Un mouvement vient de naître dans plusieurs écoles secondaires de la province. Des adolescents choisissent de porter la jupe de tartan, uniforme traditionnel pour les filles, afin de protester contre le code vestimentaire de leur école, qu’ils jugent trop sévère, sexiste et intolérant envers la différence. « C’est pas parce qu’un gars porte une jupe que ‘‘OMG c’est fu**ing gay’’ », écrit l’instigateur du mouvement, Tom Ducret-Hillman, qui rappelle que « les vêtements n’ont pas de genre ».

D’autres élèves ont emboîté le pas à l’étudiant montérégien et se sont photographiés en train de porter une jupe.

La vague a touché Granby ce vendredi, à l’école J-H.-Leclerc, et elle est censée déferler à nouveau mardi à l’école Haute-Ville, de ce qu’on m’a dit.

Comme le facteur culturel détermine ce qui est viril et ce qui ne l’est pas, le facteur générationnel aussi.

J’ai souvent l’impression que la vie est un immense balancier où les mentalités passent d’un extrême à l’autre sur plusieurs générations.

Celle des Z, les jeunes adultes qui trouvent leur voix et qui commencent à la faire entendre, n’en a que faire des frontières nettes qu’imposent encore aujourd’hui le genre, l’âge et le style, pour ne nommer que ceux-là.

Le confort des cases dans lesquelles se catégorisaient eux-mêmes les individus, c’est révolu pour eux, alors que c’est choquant pour certains de leurs aînés.

Bref, pas besoin d’avoir les moyens de se payer du Gucci pour combattre les stéréotypes.