Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
On cherche les coupables de l’épidémie de coronavirus, comme si le fait de mettre le doigt sur un responsable unique et absolu allait tout régler comme par magie et nous ramener notre vie d’avant.
On cherche les coupables de l’épidémie de coronavirus, comme si le fait de mettre le doigt sur un responsable unique et absolu allait tout régler comme par magie et nous ramener notre vie d’avant.

Chercher les coupables

CHRONIQUE / C’est typique de la nature humaine : notre premier réflexe est d’abord de trouver une cause extérieure aux malheurs qui nous accablent. Quand il nous arrive quelque chose de négatif, on ressent un profond sentiment d’injustice. Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? En réaction, on cherche presque toujours un coupable.

On cherche LE facteur externe en cause qui expliquerait miraculeusement ce qui se passe, comme s’il existait une seule réponse à un problème souvent des millions de fois plus complexe.

C’est un peu ce qui arrive ces temps-ci. On cherche les coupables de l’épidémie de coronavirus, comme si le fait de mettre le doigt sur un responsable unique et absolu allait tout régler comme par magie et nous ramener notre vie d’avant.

Je ne parle pas ici de la science qui étudie les maladies et leurs probables causes pour mieux les comprendre et pour les traiter.

Je parle plutôt de notre réflexe collectif de vouloir blâmer une personne ou une organisation pour lui faire porter à elle seule le chapeau de tous nos maux qui découleraient de ses actes.

Malheureusement, la vie n’est pas nécessairement faite comme ça. Et cette chasse aux sorcières empire parfois plus les choses qu’elle ne les améliore, parce qu’elle nous plonge collectivement dans un trou sans fond où on dégringole de coupable en coupable, ce qui ne fait qu’alimenter notre colère et notre indignation.

Le coupable le plus facile à pointer du doigt, c’est la Chine. C’est là que l’épidémie s’est déclarée, donc ce pays est à l’origine de notre malheur planétaire, se disent certains qui attribuent aux normes d’hygiène et au régime alimentaire plus « souples » des Chinois — disons-le ainsi — la transmission du virus chez l’humain.

Plus précisément, le responsable en chef de la crise, c’est pour certains ce Chinois lambda qui, comme le veut ce qui est désormais une sorte de légende urbaine, aurait mangé une chauve-souris contaminée ; c’est lui qui a propagé le virus sans le savoir à des milliers de personnes dans la ville de Wuhan. Ou peut-être le savait-il...

Les autres coupables seraient les autorités de la santé publique chinoise qui ont mis du temps à réagir pour limiter la propagation de la maladie et qui, selon certaines sources, auraient minimisé l’ampleur de la crise pour ne pas perdre la face vis-à-vis le reste du monde.

Ce seraient les pays limitrophes et européens qui n’auraient pas fermé leurs frontières à temps, ce qui a permis au virus d’arriver dans le « Nouveau Monde ». Ce seraient nos autorités qui auraient tardé à rapatrier nos ressortissants de l’étranger et qui n’auraient pas mis en place, plus rapidement, des mesures de détection de la maladie aux douanes.

Les autres coupables seraient nos dirigeants qui auraient improvisé la réponse au coronavirus et qui auraient tardé à imposer la distanciation sociale. Qui, selon les doigts accusateurs, auraient pris la situation trop ou pas assez au sérieux, qui auraient inutilement ou avec raison brimé nos libertés individuelles pour nous protéger ou mieux nous contrôler.

Les complices, ce seraient aussi nos décideurs qui n’ont rien appris des crises précédentes et qui se sont laissés surprendre par celle-ci, craignant pour leur éventuelle réélection.

Quand nos aînés se sont mis à mourir en plus grand nombre de la COVID-19, ce sont les propriétaires des résidences privées qui étaient coupables d’être trop cupides. Puis, quand un aveu de faiblesse était de mise pour nos établissements publics, c’est notre système de santé qu’on s’est mis à blâmer. Coupable d’être mal géré, d’être trop gros, d’être inhumain.

Le prochain coupable sur la liste, c’était le gouvernement précédent, et celui d’avant, et pourquoi pas tous les précédents, qui ont coupé dans les services de santé et enrichi les médecins au détriment des infirmières et des préposés aux bénéficiaires, mais surtout des patients.

Ça, c’est toutefois prouvé par des rapports disant que les compressions issues des précédentes réformes ont eu des impacts importants sur le système.

Et une autre coupable, c’est la société tout entière, ou presque, nous qui avons collectivement fermé les yeux sur ces lacunes, parce que « de toute façon, ce sont des vieux »... Parce que chaque fois qu’on en entendait parler, on se scandalisait jusqu’à ce que la routine reprenne le dessus et qu’on abandonne une fois de plus les vulnérables à leur sort.

Mea culpa.

Les coupables, c’est tout le monde, sauf Donald Trump. Selon Donald Trump.

Le président américain qui non seulement n’accepte aucun blâme pour la pandémie qui décime sa population, mais qui appelle aussi celle-ci à la désobéissance civile dans l’objectif totalement assumé de remporter sa réélection en novembre.

Lui qui n’a que faire de la science et dont l’autorité pousse des gens à manifester pour la fin du confinement. Des gens qui préfèrent être « libres et contaminés qu’asservis et en santé ».

Mais même s’il incarnait pour plusieurs le coupable parfait, il serait injuste de blâmer uniquement Donald Trump pour la gestion catastrophique de la pandémie dans certains États américains.

C’est tellement facile de blâmer tout un chacun qu’on oublie le dénominateur commun le plus important dans cette immense équation aux facteurs multiples : l’inconnu.

Chercher les coupables, c’est un effet domino sans fin.

Oui, c’est enrageant ce qui arrive.

Oui, la pandémie de coronavirus est inquiétante.

Nombre d’entre nous en sont morts et on ne sait pas combien encore y laisseront leur peau.

Notre économie a été freinée d’un coup sec et elle mettra peut-être des années à reprendre la vigueur qu’elle avait auparavant.

Notre vie a été mise sur pause et on ne sait pas encore quand elle pourra reprendre son cours normal. On ignore même quelle sera la normalité de l’après-crise.

Je ne dis pas que tous ceux qui ont été pointés du doigt depuis des semaines n’ont pas leur part de responsabilité dans ce qui nous arrive.

Mais chercher les coupables ne signifie pas toujours comprendre la cause ou la situation.

Chercher des coupables, souvent, c’est se laver les mains d’un problème en rejetant tout le blâme sur quelqu’un ou quelque chose d’extérieur à nous, pour se donner le beau rôle et se dédouaner pour la suite des choses.

Pourtant, dans ce bel et grand univers qu’est le nôtre, on fait tous partie de l’équation. Il n’y a rien d’ésotérique là-dedans.

Ce qui est arrivé est du passé. « Cela est », me disait une thérapeute, un mantra qui ne m’a jamais quitté.

Et si plutôt que de chercher des coupables dans notre rétroviseur, on se mettait à chercher des solutions par devant ?