Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Les études le démontrent; l’intimidation et le harcèlement vécu en milieu scolaire laissent des marques profondes chez ceux qui les ont subis. Ces phénomènes sont à la cause de plusieurs problématiques de santé mentale.
Les études le démontrent; l’intimidation et le harcèlement vécu en milieu scolaire laissent des marques profondes chez ceux qui les ont subis. Ces phénomènes sont à la cause de plusieurs problématiques de santé mentale.

Bourreaucratie

CHRONIQUE / Si je vous demande de penser à quelqu’un qui vous a rendu la vie dure dans la cour d’école, peu importe l’âge que vous avez, vous vous souvenez sans doute de son nom. Peut-être même que vous avez un souvenir indélébile de son visage ou d’un vilain tour que cette personne vous a fait subir, il y a quinze, vingt, ou peut-être même cinquante ans. Pour ma part, j’ai en tête les noms de deux ou trois individus qui m’ont donné du fil à retordre, aussi bien au primaire qu’au secondaire. 

C’est la preuve que les enfants peuvent être cruels et que l’intimidation laisse des cicatrices, parfois bien des années après avoir eu lieu.

Voilà pourquoi je ne m’explique pas l’entêtement d’une école et d’une commission scolaire à ne pas changer un enfant victime d’intimidation de classe sous prétexte qu’il ne faudrait pas éclater la bulle mise en place par le ministère de l’Éducation pour limiter la propagation du coronavirus.

Le cas de cet élève a fait l’objet d’un bref débat à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la Journée internationale pour la lutte contre la violence, le harcèlement, l’intimidation, la cyberintimidation en milieu scolaire de l’UNESCO, qui a lieu le premier jeudi de novembre. 

On sait que l’enfant — un garçon de sept ans — subit un véritable calvaire depuis 18 mois, lui qui a été pris pour cible par un camarade de classe « agressif ». La députée Marwah Rizqy a raconté que la victime se faisait lancer des roches, frapper à coups de branche d’arbre en plus d’être jeté à terre et roué de coups dans la cour d’école. La situation est à ce point grave que le garçon ne veut plus aller à l’école. 

Malgré les doléances de la mère, la commission scolaire demeure inflexible et se conforme aux consignes. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a répondu que l’école avait « ajouté des services de surveillance et mobilisé du personnel » afin que l’enfant soit pris en charge dans un « contexte de bienveillance ».

Entre vous et moi, si c’est réellement ce qui s’est passé, ça fait dur.

Ça ne serait pas un caprice de contourner la règle dans ce cas d’exception ; ça ne créerait pas de précédent qui ouvrirait la porte à d’innombrables demandes.

La bureaucratie devient ici le bourreau : la bourreaucratie.

On ne parle pas ici de changer un enfant de classe après un simple épisode de chamaillage ; selon le peu qu’on en sait, il s’agit d’épisodes réguliers de violence verbale et physique qui durent depuis maintenant un an et demi.

On retirerait sans hésiter un enfant malmené par ses parents à la maison, dans la bulle originelle, mais voilà qu’on rechigne à le faire en classe.

Je comprends ce garçon de ne pas vouloir retourner en classe, sachant qu’il sera constamment confronté à son bourreau parce qu’on préfère se conformer à des consignes rigides plutôt que d’y aller avec le gros bon sens.

Quel message cela envoie-t-il à cet enfant, mais aussi à ses camarades de classe ? Que sa sécurité importe peu. Qu’il importe peu.

Et ce n’est rien pour décourager son tortionnaire de continuer à tourmenter le garçon.

Si la commission scolaire et la direction d’école demeurent fermes sur leur refus de séparer les deux élèves, quelle option resterait-il ? Celle de retirer la petite victime de son milieu pour le scolariser à la maison. Mais peut-être que sa situation familiale ne le permet pas. Et pourquoi le retirerait-on lui, pourquoi l’arracherait-on aux quelques amis qu’il lui est encore permis de fréquenter au sein de cette bulle ? 

L’isoler davantage n’aiderait en rien le gamin.

Quand on sait que lundi, dans la foulée du massacre survenu samedi soir à Québec, le gouvernement a annoncé — ou plutôt « devancé » — une aide financière de 100 millions de dollars pour des initiatives en santé mentale, cette décision, qui demeure quand même un cas extrême, ne fait aucun sens.

Les études le démontrent ; l’intimidation et le harcèlement vécu en milieu scolaire laissent des marques profondes chez ceux qui les ont subis. Ils suffisent à nuire aux performances scolaires et à l’estime de soi, particulièrement lorsqu’elle survient à une période de la vie où notre identité est encore malléable et en train de se définir.

Ces phénomènes sont à la cause de plusieurs problématiques de santé mentale qui peuvent perdurer jusqu’à l’âge adulte et parfois même toute la vie : anxiété, dépression, insomnie, problèmes de poids. Ces troubles peuvent aussi conduire à plusieurs comportements autodestructeurs tels que des troubles alimentaires, de l’automutilation, l’abus de drogues ou d’alcool et des actes violents.

Pire, des études ont démontré un lien entre le fait d’avoir été fréquemment victime d’intimidation et le risque de suicide à l’âge adulte, qui serait plus prononcé chez les filles, révèle l’Institut national de santé publique

« Il va falloir qu’on mobilise toute la société, qu’on inclue les parents dans le dialogue pour, ensemble, faire avancer cette bulle de protection autour de nos enfants », a réitéré le ministre Roberge au Salon Bleu, jeudi.

S’assurer qu’ils sont en sécurité au sein même de cette bulle serait un bon premier pas.