Il semble que les défis parentaux soient encore plus grands du côté masculin que du féminin. Alors qu’on encourage les fillettes à briser les stéréotypes, les petits garçons sont maintenus dans de vieux schémas virils.

Princesses et superhéros

CHRONIQUE / Quand on a appris le sexe du bébé, il y a un peu moins de deux semaines, mon chum n’a pu s’empêcher d’afficher une pointe de déception. Autant il avait voulu une fille lors de mes deux premières grossesses, autant il aurait aimé avoir un garçon cette fois. « Pour changer la dynamique », qu’il me disait.

La nature en a toutefois voulu autrement, et c’est une troisième petite fille qu’on tiendra dans nos bras dans quelques mois. Je soupçonne mon copain de commencer à se sentir bien seul dans sa gang...

Je l’ai néanmoins trouvé très touchant, il y a quelques jours, lorsqu’il m’a fait part d’une de ses inquiétudes. « Je me demande... comment on va éduquer nos filles à la sexualité ? Pour qu’elles aient assez confiance en elles pour se faire respecter, ne pas accepter tout et n’importe quoi, ni se laisser manipuler, influencer ou embarquer dans des affaires pas possibles ? »

« Je suis un homme, je le sais à quel point on peut être cons des fois... Et j’ai peur pour elles. J’ai peur qu’on leur fasse du mal ou qu’on profite d’elles... »

Peut-être parce qu’elles sont encore au stade préscolaire, j’avoue que je ne m’étais encore jamais posé la question. D’où ma réponse on ne peut plus succincte et évasive : « Euh... on verra en temps et lieu. »

Mais son interrogation a continué de me trotter dans la tête. Et ma réflexion ne m’a apporté aucune réponse, sinon davantage de questions.

Une éducation à la traîne

C’est quoi élever une fille en 2019 ? À l’ère de #MeToo, de Fugueuse, des chirurgies plastiques, des médias sociaux, de l’égalité des sexes et des superwomen ? Est-ce plus difficile qu’éduquer un garçon ?

Il semblerait que non. Ce serait même le contraire, selon le sociologue des genres Sébastien Chauvin­. Dans un article du Devoir, paru en février 2018, il affirme que l’éducation des petits garçons est à la traîne, en comparaison avec celle des filles. « L’éducation à l’égalité de genre s’est d’abord focalisée sur l’empowerment des filles », dit-il. 

Alors qu’on encourage les fillettes à briser les stéréotypes, les petits garçons sont maintenus dans de vieux schémas virils. « On ose toujours moins enfreindre les normes de genre pour un fils, avec la crainte confuse qu’il devienne “efféminé” ou qu’il pratique plus tard une sexualité redoutée [...] Le sexisme vient aussi de la croyance qu’il n’y a pas d’autre façon possible d’être un garçon... », poursuit le spécialiste.

« Nous sommes à présent plus susceptibles de dire à nos filles qu’elles peuvent être tout ce qu’elles veulent — une astronaute et une mère, un garçon manqué et une fille girly. Mais nous ne faisons pas la même chose avec nos fils, [...] on les décourage d’avoir des intérêts qui sont toujours considérés comme féminins », est aussi d’avis Claire Cain Miller, dans un article du New York Times intitulé Comment élever un fils féministe.

« Les coûts de la transgression ne sont pas les mêmes : une fille qui joue au foot se fera moins railler qu’un garçon qui fait de la danse [...] », souligne encore Caroline Dayer, une autre sociologue des genres.

Pourtant, il y aurait tout intérêt à changer les façons de faire et les mentalités. Un exemple ? Selon une étude réalisée par une chercheuse en psychologie de l’Université Brigham Young, en Utah, les garçons qui baignent fortement dans l’imaginaire des princesses Disney se sont révélés plus serviables et soucieux des autres, rapportait le magazine L’Actualité en 2016. « Les princesses de Disney — leur douceur, leur sens du sacrifice — peuvent compenser les superhéros à la masculinité exacerbée dont raffolent bien des gars », peut-on aussi lire dans l’article.

Former les hommes de demain

Il semble donc que les défis parentaux soient encore plus grands du côté masculin que du féminin. Pour aller plus loin, il ne suffit plus d’éduquer les filles « de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser ». « Cette façon de faire laisse surtout croire que le problème serait les filles, alors qu’elles sont la cible de différentes formes de sexisme », est d’avis Caroline Dayer. Pire, selon la sociologue, elle détournerait de l’enjeu majeur que représente l’éducation des garçons dans les questions d’égalité.

C’est donc aux parents de garçons d’aujourd’hui qu’incombe en premier lieu de former les hommes de demain, ce qui n’est pas une mince tâche. Les pratiques et les croyances commencent à changer, mais les mentalités ont parfois la vie dure.

Je me réjouis d’être la maman de trois petites filles. Bien que tout ne soit pas acquis pour le sexe féminin, j’ai l’impression qu’une partie du chemin a déjà été débroussaillé. Pour poursuivre le travail, j’ai envie d’éduquer mes enfants en leur enseignant à se voir en tant que personne à part entière, non pas comme fille ou garçon. C’est seulement à ce moment-là, selon moi, que l’égalité homme-femme sera possible. Quand la question du sexe ne sera même plus un enjeu, qu’on n’en parlera plus, qu’on ne la verra plus tellement l’humain prendra toute la place.

En attendant, je suis prête à concéder à mon chum un droit de veto sur les « films de filles ». Question de préserver notre belle dynamique familiale...