L’Organisation mondiale de la santé estime que la méfiance envers les vaccins est l’une des 10 principales menaces sanitaires à combattre cette année, car elle risque de remettre en cause certains des progrès obtenus dans la lutte contre des maladies à prévention vaccinale.

Ça sert à quoi, un vaccin, déjà?

Si vous avez le moindrement suivi un peu l’actualité dans les dernières semaines, vous avez certainement entendu parler de ces éclosions de rougeole dans différentes villes du monde. Dans la foulée, il a aussi été grandement question de la montée de groupes antivaccins, qu’on a montrés du doigt abondamment. Dans les deux cas, le ton était la plupart du temps alarmiste, les deux étant considérés comme des menaces potentielles.

Si la situation mérite d’être surveillée et contrôlée, on aurait intérêt à prendre du recul et à la considérer plus globalement. C’est l’avis de Laurence Monnais, une historienne qui s’est intéressée à l’histoire de la rougeole.

« On a la fâcheuse tendance à ne pas regarder les choses à long terme », déplore celle qui est également professeure titulaire au département d’histoire de l’Université de Montréal et chercheuse à l’Institut de recherche en santé publique au même établissement universitaire. « La rougeole n’a jamais complètement été éliminée. Avant le début de la vaccination, en 1975, il y avait des éclosions tous les ans, entre décembre et mai. Après, ça a rapidement diminué, mais on note une recrudescence des cas tous les quatre ans environ, à intensité variable. Parfois, on compte le nombre de personnes contaminées sur les doigts d’une main, d’autres fois elles sont plusieurs centaines. »

En faisant quelques recherches, on s’aperçoit d’ailleurs qu’en 2015, 725 personnes dans la région de Québec avaient contracté la rougeole, qu’en 2011 elles étaient 159 dans Lanaudière a avoir été infectées et qu’en 2007, 94 cas avaient été recensés en Montérégie et en Estrie, selon l’Agence de la santé publique du Canada.

La dernière grosse vague de contamination au Québec remonte toutefois à 1989, alors que plus de 10 000 personnes avaient été diagnostiquées et 7 en étaient décédées.

« Ce qu’il faut retenir, c’est que globalement, le nombre de cas continue d’être en chute libre, mais avec des pics de recrudescence », souligne Mme Monnais.

Victime de son succès

Beaucoup de bruit pour rien, donc ? Pas nécessairement. « La rougeole est probablement la maladie la plus contagieuse au monde, rappelle l’historienne. Ça prend un taux de vaccination de 97 % pour éviter des éclosions. »

Or, en 2017, ce sont 90 % des enfants de 2 ans qui avaient été vaccinés contre la rougeole, selon l’Enquête sur la couverture vaccinale nationale des enfants de Santé Canada.

Il ne faut toutefois pas croire que tous ceux qui ne l’ont pas été ont des parents anti­vaccins. « Il y a des enfants qui ne peuvent le recevoir parce qu’ils sont allergiques, ou encore immunodéficients », indique la chercheuse.

« Les antivaccins ne représentent qu’environ 2 % de la population, ça demeure très marginal, reprend-elle. Mais comme ils font beaucoup de bruits, qu’ils sont très actifs, surtout sur les médias sociaux, ils laissent croire que le mouvement est plus important qu’il ne l’est en réalité. »

Impossible toutefois de savoir si leurs rangs se gonflent d’année en année. Mais chose certaine, ce noyau d’irréductibles ne changera probablement jamais son fusil d’épaule, donc il ne sert à rien de s’acharner à les sensibiliser, croit l’historienne. « Ceux avec lesquels il faut travailler, ce sont tous ces parents qui se questionnent, qui ont des doutes. » Pour ne pas qu’ils soient « contaminés », sans mauvais jeu de mots, par les antivaccins.

Comme bien d’autres, elle affirme que la vaccination est un peu victime de son succès. Les vaccins sont si efficaces qu’il devient difficile avec le temps de croire qu’ils sont nécessaires. « Avez-vous déjà vu un cas de rougeole ? Moi non plus », illustre-t-elle.

Le spécialiste de renommée internationale en vaccination, virologie et immunologie, Paul A. Offit, partage son opinion dans un reportage de Québec Science paru en 2015. « Dans les années 1920 et 1930, mes parents ont vu la diphtérie se transformer en tueuse d’enfants et la poliomyélite entraîner une paralysie permanente chez nombre de petits. [...] Aujourd’hui, beaucoup de gens n’ont plus peur de ces maladies. Mais c’est parce qu’ils ne les connaissent pas ! Ils n’ont jamais été témoins de leurs conséquences, grâce justement à la vaccination [...]. »

Responsabilité collective

À cela s’ajoute la tendance actuelle à la méfiance envers les sciences, les experts et les autorités, ainsi qu’une autre qui tend à individualiser tout ce qui a trait aux soins de santé plutôt que de les voir comme des responsabilités collectives. « Le vaccin ne protège pas que la personne qui le reçoit, il protège également ses proches, tous ceux qui la côtoient, et en fin de compte, toute la société au grand complet », tient à rappeler Mme Monnais.

Les vaccins sont parmi les produits médicaux les plus fiables, les plus rentables, en terme de coûts financiers comparativement aux bienfaits obtenus, et les plus efficaces. Chaque année, ils évitent, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), deux à trois millions de décès. Pourtant, l’OMS estime que la méfiance envers eux est l’une des 10 principales menaces sanitaires à combattre cette année, car elle risque de remettre en cause certains des progrès obtenus dans la lutte contre des maladies à prévention vaccinale.

Et à ce niveau, il y a un travail énorme à faire au niveau de l’éducation, est d’avis Laurence Monnais. « On l’a un peu prise pour acquis, sans jamais vraiment informer, éduquer. C’est quand la dernière fois que vous avez vu une campagne, autre que pour la grippe ? »

Il serait effectivement temps que les intervenants en santé s’y mettent avant que la situation ne dégénère. Cette semaine serait d’ailleurs une bonne occasion pour faire du bruit puisque c’est la dernière d’avril et que, comme chaque année, on souligne la Semaine nationale de promotion de la vaccination. Dans les circonstances, sauront-ils faire plus de bruit que les antivaccins ?