Marc Allard

Toi, créatif?

CHRONIQUE / J'ai un ami qui travaille dans un gros ministère. Récemment, il a passé une entrevue pour un nouveau poste et on lui a posé une question très déstabilisante, semble-t-il, pour un fonctionnaire.

Es-tu créatif?

«Ehhh... ben oui», a-t-il bredouillé. Mais quand on lui a demandé comment il avait utilisé cette créativité au boulot, il n'a pas trop su quoi dire.

«Je suis fonctionnaire, calvaire. Comment tu veux que je sois créatif?» a-t-il eu envie de lui dire.

Il blaguait à moitié. Mais c'est drôle, quand même, à quel point la créativité peut être stéréotypée.

La plupart des gens associent spontanément la créativité aux sept arts. Si vous connaissez un architecte, un sculpteur, un peintre, un comédien, un musicien, un écrivain ou un cinéaste, pas de doute, il est créatif.

Mais un gars qui travaille chez General Electric (GE)?

Ça se peut. Je vous jure. Et c'est le meilleur exemple de créativité qu'il m'ait été donné de lire.

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C'est l'histoire de Doug Dietz. Ce vieux routier de General Electric travaillait depuis deux ans et demi sur machine d'imagerie par résonance magnétique lorsqu'il a eu l'occasion de la voir installée dans un hôpital.

Sur place, Doug a demandé à une technicienne ce qu'elle pensait de sa formidable machine. Mais elle lui a demandé d'attendre dans le couloir, le temps qu'une jeune fille frêle s'avance en tenant bien la main de ses parents, les larmes aux yeux. Elle allait passer 30 minutes dans un étroit tunnel à écouter des bruits inquiétants.

La technicienne a finalement dû appeler un anesthésiste. Et Doug a appris que jusqu'à 80 % des enfants passaient l'IRM sous sédation. C'était loin de ce qu'il souhaitait. L'ingénieur a alors décidé de repenser sa machine — ou, plutôt, l'expérience de la machine du point de vue d'un enfant.

Il a observé des marmots dans une garderie, a jasé avec des pédiatres et a consulté un musée pour enfants. Puis, il s'est remis au boulot et a fait de sa machine un bateau pirate digne d'un parc d'attractions, avec une grande roue de capitaine et le décor naval qui va avec.

Les médecins disent aux enfants qu'ils vont naviguer à l'intérieur du bateau de pirate et devront rester complètement immobiles pendant la traversée. Après le voyage, ils peuvent ramasser un petit trésor de pirate de l'autre côté de la pièce.

Résultat ? Le nombre d'enfants sous sédation pendant l'IRM est passé de 80 % à 27 %. Un jour, dans la salle du «bateau de pirate», Doug Dietz a croisé une fillette qui tirait le chandail de sa mère. Qu'est-ce qu'il y a ?», lui a demandé la maman. Et la petite fille a répondu : «Est-ce qu'on peut revenir demain?»

Chronique

Dépasse-toi, moins que rien!

CHRONIQUE / «Whiplash m’a fait penser à mon passage au Conservatoire», m’a dit Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

Le comédien m’a rappelé à l’heure du lunch, entre deux scènes de Like-moi!. J’avais lu son témoignage sur le site d’Urbania à propos de Gilbert Sicotte, suspendu du Conservatoire d’art dramatique de Montréal dans la foulée d’allégations de harcèlement psychologique.

«J’ai souffert de ses techniques d’enseignement, a écrit Philippe-Audrey. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec le traitement qui lui est réservé sur la place publique. Pourquoi? Parce que ce n’est pas un seul prof qu’il faut dénoncer. C’est toute une institution qui cautionnait — encourageait, même — de tels débordements.»

Je lui ai dit que son témoignage m’avait fait penser à Whiplash, ce film sur la relation toxique entre un jeune batteur de jazz et son prof de musique tyrannique. Et même si ses anciens profs ne sont pas allés dans les mêmes extrêmes, Philippe-Audrey a pensé à ce long-métrage quand l’«affaire Sicotte» a éclaté.

«T’es face à des gens qui, de l’extérieur en tout cas, ne te respectent pas […], m’a-t-il dit. Mais en tant qu’étudiants, on s’efforce de leur faire plaisir.»

Whiplash est un exemple flagrant de cette dynamique tordue. De scène en scène, l’élève est écorché par le maître, qui lui crie après, l’insulte et le menace. Mais le jeune batteur, Andrew Neiman, se décarcasse pour lui plaire.

Pourtant, Terence Fletcher — c’est le nom du prof tyrannique — n’a aucun remords. Les grands musiciens ne peuvent être forgés que dans la peur et le tourment, explique-t-il. D’ailleurs, «il n’existe pas deux mots plus dommageables dans la langue anglaise que bon travail [good job]», dit-il à Neiman, qui étudie dans un prestigieux conservatoire de musique new-yorkais.

Au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il y a eu Sicotte, qui sacrait après ses étudiants, leur faisait des commentaires blessants et avait ses moutons noirs, mais il y en a eu des bien plus méchants, soutient Philippe-Audrey.

Chose certaine, l’agressivité verbale de certains profs lui est toujours apparue contre-productive. «Personnellement, je fonctionne beaucoup plus par le positif que le négatif, m’a-t-il dit. Donc, non, je ne pense pas que ça m’ait aidé...»

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C’est une idée tenace dans le monde artistique et sans doute aussi dans le sport et les affaires que l’agressivité verbale est un bon moyen d’amener les gens à se dépasser.

Remarquez, ce n’est pas entièrement faux. Oui, la colère qu’elle provoque peut nous botter le train à court terme. Ouvrez n’importe quel manuel sur le stress et vous allez lire que cette émotion envoie à notre corps le signal de se mobiliser devant une menace perçue (la partie fight du mécanisme de fight or flight).

Mais lorsqu’elle est subie à répétition, l’agressivité verbale entraîne beaucoup de souffrance émotionnelle. Le problème, c’est qu’elle n’est jamais prise au sérieux comme la souffrance physique.

Après tout, si ça ne saigne pas, t’es pas vraiment blessé… C’est pour ça qu’on entend parfois que les enfants qui subissent de la violence verbale en continu souhaiteraient se faire battre : pour que les autres sachent à quel point ça fait mal.

La recherche suggère d’ailleurs que les blessures de l’âme emprunteraient les mêmes chemins dans le cerveau que les blessures du corps. Pas étonnant, donc, que le harcèlement psychologique ait des conséquences aussi graves que le burnout, la dépression majeure ou même le suicide.

Alors, je vous le demande, même si les cris, les insultes ou les dénigrements répétés entraînent des sursauts de combativité, est-ce que ça vaut vraiment le coup?

De toute façon, on apprend toujours mieux des gens qu’on aime. La recherche, encore elle, montre que les élèves réussissent davantage dans les classes où l’enseignant fait attention à eux. Les classes tyranniques à la Whiplash ont l’effet contraire.

Quand je lui ai demandé s’il avait eu des bons enseignants au Conservatoire, Philippe-Audrey m’a vite parlé de son professeur de son chant, Yves Morin, aimé de tous, semble-t-il.

Les élèves en arts dramatiques sont loin d’être tous doués pour le chant. «Mais Yves nous prend à notre niveau, dit Philippe-Audrey. Il prend des chansons qu’il sait qu’on va pouvoir chanter. Par exemple, moi, il ne m’a pas mis tout de suite dans l’opéra d’Andrea Bocelli…»

«Souvent, aussi, Yves, il n’hésitait jamais à venir nous parler après les cours, juste pour savoir comment on allait», ajoute le comédien.

Tiens donc. En apparence, ces conversations anodines n’ont rien à voir avec le chant. Mais la qualité de la relation entre un prof et ses élèves les prédispose à apprendre.

Alors oui, ça peut faire toute la différence — quoi qu’en pensent les Fletcher de ce monde.

Chronique

La classe de rock

CHRONIQUE / Qu'est-ce qu'un rockeur peut faire pour un gars comme Jonathan ? Il a 17 ans, s'est fait expulser deux fois de son ancienne école secondaire et doit prendre trois pilules par jour pour tempérer son hyperactivité.

Ce serait un candidat prometteur au décrochage scolaire. Mais en ce vendredi après-midi à l'école St-François, à Sainte-Foy, Jonathan ne fait ni des maths, ni du français, ni de l'anglais. Il est assis derrière une batterie électronique et pratique le rythme d'une chanson rock aux accents reggae.

Devant lui, il y a Christopher au micro, Olivier à la basse et Brandon à la console. Ce sont tous des jeunes de 15 à 17 ans qui ont choisi de faire partie d’un projet musical mis sur pied pour les inciter à ne pas lâcher l’école.

Celui qui s’agite en avant et donne les instructions s’appelle Martin Poirier. En temps normal, ce rockeur accompli et amateur de «prog» enseigne l’anglais. Mais l'an dernier, la direction de l'école, en collaboration avec l'organisme Option travail, lui a proposé de lancer une classe de rock — un peu comme l'école du rock de Jack Black, pour ceux qui ont vu le film.

Dans son groupe, Martin accueille une dizaine d'élèves qui sont pour la plupart incapables de jouer un rythme ou un accord, et les amène à composer des chansons et à enregistrer un mini-album.

Ce serait déjà un bon défi dans une école ordinaire, mais St-François n'est pas une école ordinaire. Surnommée «l'école de la dernière chance», cette institution privée scolarise des élèves qui ont souvent de gros problèmes de comportement et se sont fait renvoyer de leur commission scolaire.

C'est le genre d'endroit où on se serait attendu à un encadrement très strict axé sur les matières de base. Mais l'institution valorise beaucoup l'autonomie des élèves et les incite à explorer leurs intérêts pour avoir le goût d’aller à l’école. D'où la classe de rock de Martin.

Le projet exige un savant mélange de fermeté, de bienveillance et de patience de la part du prof. «Mettons que ce sont des après-midi qui demandent beaucoup d'énergie…», dit Martin. Mais les jeunes en redemandent, grisés par les résultats de leurs efforts.

Et souvent, leur taux d’absentéisme chute. Jonathan, par exemple, a séché les cours en moyenne deux jours par semaine dans les dernières années, selon son estimation. Mais il dit qu’il ne s'absente plus depuis qu'il joue de la batterie avec son prof d'anglais.

«Ça nous libère l'esprit», dit Jonathan. «C'est une source de motivation. Ça donne le goût de ne pas lâcher l'école», ajoute son ami Christopher.

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À notre époque de parents hélicoptères, on oublie souvent à quel point les mentors comme Martin sont importants dans la vie d’un enfant ou d’un ado.

Même s’ils ne sont pas là depuis le début comme maman et papa, ils peuvent infléchir la trajectoire des jeunes qu’ils côtoient, parce justement... ils ne sont pas les parents.

Vous l'avez sans doute remarqué, les ados, en particulier, réagissent fortement aux incitations de leurs parents, perçues comme une contrainte à leur liberté. Mais quand c'est un autre adulte qui dit la même chose, on dirait que ça passe mieux...

À l'école, mais aussi à la patinoire, au dojo, dans un cours de ballet ou de guitare, ou même dans un casse-croûte où fiston est responsable de la friteuse, les adultes en position d'autorité ont la marge de manœuvre pour pousser les jeunes en dehors de leur zone de confort.

Ils leur demandent d'accélérer, de se mettre un sourire dans la face ou de trouver une solution à un problème auquel ils n’avaient jamais été confrontés. C'est dans ce déséquilibre que les jeunes grandissent.

Martin, lui, tente d'amener ses apprentis musiciens jusqu'à la composition de chansons et ne se gêne pas pour les critiquer. Moins vite, plus fort, non, ce n’est pas comme ça qu'on joue cet accord. Parfois, les élèves n'aiment pas qu’il corrige leurs erreurs, et ça fait des flammèches.

Mais semaine après semaine, ils ne lâchent pas leur instrument. Et la persévérance que les élèves forgent dans leur classe de rock peut être généralisée à toutes les matières.

Ça vaut aussi pour les activités en dehors de l’école. De nombreuses d'études démontrent que les enfants qui sont investis dans des activités parascolaires s'en sortent mieux que les autres. Ils ont notamment de meilleurs résultats scolaires, une plus grande estime d'eux-mêmes et ont moins de chance de se retrouver dans le trouble.

À l’école ou ailleurs, les adultes qui réussissent le mieux à aider les jeunes sont ceux qui combinent à la fois un haut niveau d'exigence et un haut niveau de soutien, montre la recherche.

Bref, des mentors comme Martin. «Il veut toujours qu'on s'améliore, dit Christopher. Il est capable de te pousser dans le cul, mais en même temps il est toujours là pour t'aider.»

Jonathan n’en pense pas moins. La preuve, il est venu jouer de la batterie vendredi, malgré une blessure à la rotule. Si tout va bien, il devrait bientôt terminer sa quatrième secondaire et a l'intention de persévérer jusqu’à l’obtention de son diplôme.

Qu'est-ce qu'un rockeur peut faire pour lui ? En tout cas, bien plus que de lui apprendre une toune de rock. 

Chronique

C'est facile? Tant mieux

CHRONIQUE / Je déjeunais en famille au resto quand j'ai entendu le «ding» d'un texto. J'ai regardé sur mon téléphone — rien. Ah, je me suis dit, ça ne devait pas être le mien.

Deux minutes plus tard, le même bruit résonne dans mon oreille. Toujours rien. Je commençais à me trouver un peu ridicule, et j'ai mis mon iPhone sur «vibre».

Puis, j'entends encore le «ding» deux autres fois tout près, et je repère les coupables : un homme et une femme assis à deux tables distinctes, avec le même téléphone à la pomme et le même bruit de texto que moi. J'ai failli me lever : pouvez-vous modifier vos réglages?

Mais je me suis calmé les nerfs, et j'ai mangé mon assiette brunch comme si de rien n'était, reprenant la discussion avec mon père jusqu'à ce qu'il ne reste que les quartiers d'oranges dans mon assiette. 

En y repensant plus tard dans la journée, je me suis dit qu'il était peut-être temps que je change le son de mes «SMS». Il y a une quarantaine d'autres options sur le iPhone, dont des sons tragiquement sous-exploités comme «forêt de Sherwood», «printemps» ou «menuet». Pourquoi s'en priver?

Un mois plus tard, me voilà avec un nouveau téléphone, le vieux est mort exténué. Et moi, Sherlock, j'ai remarqué une foule d'autres sons pour les appels, les messages vocaux, les courriels, les publications Facebook, les alertes de calendrier, les rappels! Et vous savez ce que j'ai fait de toutes ces possibilités? E-rien.

Finalement, je suis comme mes voisins de déjeuner. Je refuse de prendre cinq minutes de ma vie pour choisir des sons sur mon cellulaire. Et des recherches montrent qu'une grande proportion de consommateurs font comme moi. Ils choisissent l'option la plus facile, celle que le fabricant a sélectionnée pour eux.  

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Ç'a l'air banal comme ça, mais cet exemple des sonneries illustre notre puissant penchant pour la facilité. On a beau avoir des tonnes d'options devant nous, on choisit souvent de ne pas choisir.

Alors, imaginez si vous souhaitez changer quelque chose dans votre vie ou dans celle des autres. De grâce, ne rendez pas les choses compliquées. 

Vous souhaitiez ingérer davantage de verdure, remuer votre carcasse plus souvent, roupiller au moins sept heures par nuit ou cesser de procrastiner sur Facebook? La facilité est votre alliée.

Vous voudriez que vos clients craquent pour votre nouveau logiciel, que vos enfants rangent leurs assiettes dans le lave-vaisselle, que les citoyens de votre ville compostent davantage? Rendez-leur la tâche la plus aisée possible. 

Ce n'est pas une question de paresse (en fait, oui, c'est ça), mais de compétition entre nos deux esprits: le rationnel et l'émotionnel.

Le premier veut aller courir, le deuxième ambitionne de faire la patate sur le divan. Le premier aimerait se coucher à 22h, le deuxième veut continuer Game of Thrones. Le premier souhaite manger végé, le deuxième se commande un Big Mac. Le premier a la ferme intention de redonner les pelures à la nature, le deuxième les a mélangées avec les ordures...  

Déjà que c'est dur de résister aux envies de l'esprit émotionnel, il faut donner un coup de main à l'esprit rationnel. Et pour ça, la facilité est votre alliée (voyez, j'ai réécris la même chose).

Concrètement, il y a un moyen très efficace d'y arriver. Et c'est de contrôler votre environnement pour faciliter le comportement que vous voulez adopter.

Mettons que vous vous inscrivez au gym. Il y en a un avec de l'équipement sophistiqué et des entraîneurs diplômés, mais c'est loin de chez vous, faut prendre l'auto et le stationnement est compliqué. L'autre gym possède de vieilles machines, diffuse du boom-boom à tue-tête et les entraîneurs sont plus musclés que qualifiés, mais c'est à deux pas de votre boulot. 

Où est-ce que vous vous abonnez? Si vous ne voulez pas abandonner après trois semaines, le deuxième est la meilleure option. Parce que vous avez le temps de vous rendre dans le vestiaire avant que votre volonté change d'idée. 

Même principe avec la bouffe. Pour être sûr de ne pas manger de cochonneries le soir, il y a un truc très simple: n'en achetez pas. Plus facile de résister à l'appel du sac de chips quand il végète au dépanneur que quand il vous souffle «mange-moi, mange-moi» par la fente de l'armoire.

Et le compost? Il y a quelques années, j'ai essayé le lombricompostage et je pense que mes vers de terre ont souffert de malnutrition. Même si je trouvais ça génial comme moyen de récupérer les matières organiques, c'était bien trop compliqué pour moi, et j'ai lâché.

Maintenant, j'ai une petit contenant à compost près de la poubelle. S'il n'était pas aussi proche, je suis pas mal sûr que mes épluchures se retrouveraient plus souvent dans la boîte à ordures. 

D'ailleurs, c'est sans doute pour ça que le bac brun a autant de succès dans les villes qui l'ont adopté. C'est facile à comprendre, à utiliser et s'intègre très bien à la routine des vidanges. 

Je vous parlais de la démocratie paresseuse la semaine dernière. Pour diminuer l'ignorance politique, peut-être qu'une des voies les plus prometteuses serait justement de rendre les choses plus faciles aux électeurs?

Je pense au succès de la boussole électorale de Radio-Canada, par exemple, un moyen à la fois simple et recherché de savoir où on loge politiquement.

Bon, j'arrête. Mais souvenez-vous: la facilité est votre alliée. Je vous l'avais peut-être déjà dit?