Trois études menées dans la dernière décennie indiquent que le pic du bien-être se situerait quelque part entre 64 et 79 ans.

Vos meilleures années sont devant vous

CHRONIQUE / Lise Séguin s'est retrouvée seule dans sa maison. Son mari, qui jouait au golf un mois plus tôt, a été foudroyé par un cancer, et ses trois enfants avaient quitté le nid familial depuis longtemps.
Sous son toit, il ne restait plus que des souvenirs. Et Mme Séguin, une femme active et indépendante, ne voulait pas passer le reste de sa vie avec la nostalgie comme coloc.
À 69 ans, elle a donc déménagé dans une résidence pour aînés du quartier Anjou, à Mont­réal. Veuve, retraitée, emmurée dans un repère de p'tits vieux, que lui restait-il à espérer de la vie, sauf l'ennui?
Beaucoup de choses, semble-t-il.
Peu de temps après son déménagement, Mme Séguin s'est fait une foule d'amis parmi les résidents. Elle s'est mise à jouer aux quilles et à la pétanque. Elle a multiplié les sorties en ville et les soupers d'anniversaire.
À la résidence, elle a même rencontré un bel homme, de sept ans son aîné. Ils sont tombés amoureux et ont emménagé ensemble dans un plus grand logement du même immeuble.
Lise Séguin a maintenant 76 ans, et elle se sent plus épanouie que jamais.
C'est forcément une exception. Après tout, la vieillesse n'est-elle pas synonyme de bonheur flétrissant?
Vrai que les personnes âgées vont plus souvent à l'hôpital et au salon funéraire, ont perdu le statut social que leur conférait leur emploi et doivent se débrouiller souvent avec une modeste pension. 
Et avec toutes ces histoires de patates en poudre, de bains rarissimes et de petite liqueur retirée dans les CHSLD, on n'a pas le choix de constater que la vieillesse ressemble à un long couloir sans fenêtres pour bon nombre d'aînés. 
Cette triste réalité prend beaucoup de place dans l'imaginaire gérontologique. La recherche a montré que la plupart des gens - y compris les aînés eux-mêmes - pensent que le bonheur décline d'une décennie à l'autre, jusqu'à un point où le quotidien n'est plus que deuil et tristesse.
Vous serez donc étonnés d'apprendre que les personnes âgées sont plus heureuses que leurs cadets, toutes tranches d'âge confondues. Oui, vous avez bien lu : plus heureuses.
La fondatrice du laboratoire sur la longévité de l'Université Stanford, Laura Carstensen, est une des plus grandes spécialistes de la question. Dans son livre A Long Bright Future, elle écrit : 
«J'ai passé les 30 dernières années à étudier la psychologie du vieillissement, et ma recherche montre constamment que, en matière d'émotion, les meilleures années arrivent tard dans la vie.»
À l'exception de la démence, note-t-elle, la santé mentale s'améliore généralement avec l'âge. Les aînés souffrent moins de dépression, d'anxiété et d'abus de substances que les plus jeunes.
Au quotidien, ils expérimentent autant d'émotions positives et moins d'émotions négatives que les gens dans la vingtaine et la trentaine - des tranches qu'on associe plus spontanément à la béatitude. La colère, la tristesse ou l'anxiété les font d'ailleurs moins ruminer que les jeunes.
«Plusieurs personnes, même en sciences sociales, sont interloquées par ces découvertes, écrit Carstensen. Elles mettent à l'épreuve notre compréhension implicite du bonheur, qui jaillirait des qualités ésotériques de la jeunesse : santé, beauté, pouvoir».
Les aînés sont plus doués pour le bonheur parce qu'ils veulent profiter du temps qui leur reste à vivre, explique la psychologue âgée de 63 ans.
Quand on est jeune, «le temps nous semble expansif», souligne-t-elle. On veut faire le plein de savoir, de nouvelles expériences et s'intégrer à de larges réseaux d'amis et de collègues. 
En vieillissant, on chérit davantage le présent, on se fixe des buts moins ambitieux, on se concentre sur les gens qu'on apprécie vraiment, on pardonne plus facilement et on sait que les mauvaises nouvelles finissent par passer.
Carstensen se retient toujours pour ne pas pouffer quand ses étudiants se demandent comment leurs parents vont réagir quand ils vont partir de la maison. Elle sait que les couples ne pleurent pas longtemps le nid vide et ont même tendance à se solidifier après leur départ.
Les petits-enfants sont moins stressants que nos propres rejetons. «La grand-parentalité, qui combine beaucoup de joies éprouvées auprès des enfants sans la responsabilité d'en prendre soin constamment, est une source additionnelle de satisfaction», écrit la psychologue.
Bref, Laura Carstensen en a long à dire sur les vieux heureux. En 2011, elle a résumé ses 30 années de recherche dans une vidéo Ted Talk qui vous fait comprendre pourquoi les histoires comme celles de Lise Séguin ne sont pas des exceptions.
Elle termine sa présentation en disant que son père, âgé de 92 ans, pense qu'on devrait cesser de se demander comment sauver les aînés et s'interroger plutôt sur la manière dont eux pourraient nous aider. 
Mais à quel âge, au juste, le bien-être - et la sagesse qui vient avec - atteint-il son apogée? Trois études menées dans la dernière décennie indiquent que le pic se situerait quelque part entre 64 et 79 ans. 
Bon, on ne se tracassera pas avec l'âge précis. Si, comme moi vous êtes plus jeune, il faut juste retenir que nos meilleures années sont devant nous.