Près du tiers des Québécois de 15 ans et plus se disent sédentaires et ont sûrement de très bonnes excuses pour le justifier.

Pas d'excuses

CHRONIQUE / C'est le printemps, et j'ai décidé de me remettre en forme. «Remettre» pourrait ici être considéré comme une exagération, vu que je ne suis pas en forme depuis 1999, mais c'est la vérité.
Contrairement à Pierre Gagnon - le coeur de fer dont je vous parlais la semaine dernière -, je supporte très bien la sédentarité et je n'amènerais jamais mon vélo dans un tout inclus. 
Pourtant, je ne déteste pas le sport. Même qu'au secondaire, j'ai fait sport-études volleyball, avec des entraînements presque quotidiens, la grosse compétition et tout.
Je me suis tanné au cégep. Et depuis, je n'ai cessé de dériver des lignes directrices de l'Agence de la santé publique du Canada, qui prescrit au moins 2 heures et demie d'activité physique modérée à intense par semaine. 
Attendez avant de me juger, je suis loin d'être la seule patate. Près du tiers des Québécois de 15 ans et plus se disent sédentaires, selon le plus récent bilan de santé de l'Institut de la statistique du Québec. 
À ma défense, j'ai quand même fait plusieurs tentatives de remise en forme, entre 1999 et 2017, lesquelles ont duré de deux jours à un mois.
Mais cette fois, je vous jure, ça va fonctionner, parce que j'ai arrêté de croire à mes excuses.
J'ai eu une sorte de déclic en voyant une pub de Nike sur YouTube. On y voit Matt Scott, un joueur de basketball avec des bras gros comme des pipelines, s'entraîner seul dans un gymnase.
Pendant qu'on l'entend dribler, il énumère une cinquantaine d'excuses pour ne pas bouger, dont :
J'ai trop mangé au déjeuner
J'ai mal à la tête
Il pleut
Je ne me sens pas motivé
Je suis gros, je suis mince
Il fait trop chaud
J'irai la semaine prochaine
J'ai des devoirs
Je me blesse facilement
Il fait trop froid
Désolé, je n'ai pas de vélo
Je n'ai pas assez dormi
J'ai besoin d'un meilleur entraîneur
Je ne suis pas sportif
À la fin de la pub, Matt Scott colle deux ballons par terre et ajoute une dernière excuse: «et mes pieds me font mal».
On découvre alors que c'est un athlète en fauteuil roulant. Et on se trouve vraiment ridicules avec nos justifications bidon.
C'est là que le slogan de Nike - Just do it - apparaît. Il ferait aussi un excellent mantra. Parce qu'une des clés, semble-t-il, pour changer ses mauvaises habitudes, c'est justement ça : repérer ses excuses et agir quand même.
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Quand on parle d'excuses, on pense spontanément à celles qu'on adresse aux autres. Mais la majorité de nos excuses sont envers nous-mêmes.  
Il y a une petite voix dans notre tête qui nous dit que c'est correct de faire une chose (s'empiffrer, procrastiner, fumer, regarder obsessivement son téléphone, se chicaner, etc.), pour une certaine raison (j'ai le droit de me gâter après une grosse journée, je le ferai demain, j'en ai besoin quand je suis stressé, je ne veux rien manquer, il l'a cherché, etc.).
Sur le coup, on est satisfait de ces rationalisations, mais souvent, on les regrette après. Car elles nous empêchent d'atteindre nos objectifs, comme perdre du poids, arrêter de fumer, rendre son travail à temps, lâcher son téléphone ou avoir des relations plus harmonieuses - et, bien sûr, se remettre en forme.
Le problème, c'est qu'on ne se rend pas toujours compte qu'on se donne des excuses. Le débit du dialogue intérieur est très rapide et on a à peine le temps de se dire: «ah, je le mérite, j'ai eu grosse journée» qu'on a déjà un biscuit dans la bouche.
Les psychologues classent ce genre d'autojustifications parmi les «pensées automatiques», car elles viennent toutes seules, sans effort.
Elles sont si importantes dans le maintien de comportements néfastes comme la sédentarité - ou, plus gravement, dans les troubles de santé mentale comme la dépression ou les troubles anxieux - qu'une thérapie a été inventée pour composer avec elles. 
Créée dans les années 60, la «thérapie cognitivo comportementale» (TCC) est maintenant la forme de psychothérapie la plus répandue dans le monde. Elle amène entre autres les patients à prendre conscience de leurs pensées automatiques pour qu'elles cessent de mener leur existence.
Aujourd'hui, de plus en plus de psys emploient des thérapies dites de la «troisième vague» de TCC. Celles-ci mettent entre autres l'accent sur la «pleine conscience» (mindfulness, en anglais), une expression piquée au bouddhisme qui nous incite notamment à être plus conscients de ce qui se passe dans notre tête.
Pour vaincre ses mauvaises habitudes, une des techniques les plus prisées de ce type de thérapie consiste à prendre une «distance psychologique» par rapport à ses envies et les excuses qui justifient d'y succomber. 
Jonatham Bricker, un psychologue et chercheur dans un centre de recherche sur le cancer à Seattle, a montré l'efficacité des ce cette technique dans plusieurs études menées auprès de fumeurs. Il explique dans une très drôle vidéo TedTalk le genre de dialogue qu'un fumeur peut tenir avec lui-même pour se distancier de la clope. 
1) Je me sens très stressé en ce moment, j'ai vraiment besoin d'une cigarette.
2) Je pense que/ je me sens très stressé en ce moment, j'ai vraiment besoin d'une cigarette.
3) Je remarque que/ je pense que/ je me sens très stressé en ce moment, j'ai vraiment besoin d'une cigarette.
Ce simple exercice, explique Bricker, permet de créer l'espace nécessaire entre soi et ses pensées pour résister à la tentation. Après tout, on y arrive dans une foule d'autres occasions. «Si on agissait en fonction de chacune de nos pensées, on serait dans un sacré pétrin», dit-il.
Cette semaine, j'ai remarqué que/ je pensais que/ je me sentais fatigué et que je n'avais pas envie d'aller m'entraîner dehors. 
Mon envie de relaxer a fini par passer comme les nuages gris dans le ciel. Matt Scott aurait été fier de moi. J'ai fait des redressements assis sous la pluie.