Si un génie pouvait exaucer trois de vos souhaits, quels seraient-ils?

N'oublie pas d'être heureux

CHRONIQUE / Un riche homme d'affaires québécois est en vacances dans un village côtier du Mexique. Un jour, il s'assoit au bar local et commence à discuter avec un pêcheur.
Au fil de la conversation, l'homme d'affaires est impressionné par la vivacité d'esprit du pêcheur, tellement qu'il le voit occuper un poste dans sa firme d'investissement.
«T'sais, t'es un gars vraiment intelligent. Tu pourrais facilement immigrer au Québec et travailler pour moi dans la finance.
- Et pourquoi je voudrais faire ça?
- Ben... tu pourrais faire beaucoup d'argent, répond l'homme d'affaires, en exhibant sa Rolex.
- Et qu'est-ce que je ferais avec tout cet argent-là?
- Ce que tu ferais! Tu pourrais prendre ta retraite plus vite. Et si tout va bien, tu pourrais même t'établir dans un village mexicain et ne faire rien d'autre que pêcher toute la journée!
- Mais...
Mais l'homme d'affaires a réalisé à quel point son idée était absurde. Le pêcheur avait déjà sa vie rêvée.
Vous vous en doutiez sûrement, ceci est une légende urbaine que j'ai légèrement modifiée. Elle est restée collée dans ma mémoire depuis des mois, alors je me suis dit qu'elle pourrait adhérer à la vôtre aussi.
Pourquoi je vous la raconte? Parce que l'heure des résolutions a sonné, et que vous allez sans doute faire un gros détour, comme le riche d'homme d'affaires.
Je le sais parce que les gens tombent souvent dans ce qu'on appelle le «paradoxe du bonheur». C'est-à-dire que nous en faisons rarement une priorité, même si c'est ce que nous souhaitons le plus dans la vie.
Raj Raghunathan s'intéresse à cette question depuis un bail. Professeur de marketing à l'Université du Texas, à Austin, il a proposé il y a quelques années d'offrir un cours sur la science du bonheur à la faculté d'administration. Il s'attendait à ce qu'il avorte faute d'inscriptions, mais le cours est devenu un des plus populaires du campus.
En parallèle, Raghunathan a mené plusieurs études sur le sujet. Et quand on lui demande quelle a été sa découverte la plus significative, il répond par une question - la question du génie.
«Imaginez qu'un génie apparaisse devant vous et vous accorde trois souhaits. Avant de faire votre choix, dites-vous que le génie sait tout et est tout puissant. Alors, ne vous limitez pas; imaginez que le génie peut vous accorder n'importe quel souhait. Quels seraient vos trois souhaits?»
Vous pouvez prendre un instant pour répondre vous-même à la question.
Souhait 1 :
Souhait 2 :
Souhait 3 :
La plupart des gens n'hésitent pas longtemps avant de répondre, décrit Raghunathan dans son livre If you are so Smart, why aren't you Happy? Et leur liste de souhaits ressemble à peu près à celle-ci :
Souhait 1 : beaucoup d'argent, assez pour couvrir toutes mes dépenses;
Souhait 2 : un incroyable succès et ses acolytes : célébrité, pouvoir et respect;
Souhait 3 : de bonnes et épanouissantes relations avec ma famille et mes amis.
Bon, il y a toujours quelques comiques qui demandent des souhaits à volonté en oubliant que c'est un exercice fictif. D'autres ont d'étranges souhaits, comme une femme qui voudrait marier un croisement entre Paul McCartney et Michael Jackson. Ou un homme qui aurait voulu être sur la Lune en 1969 quand Neil Armstrong y a mis les pieds, et crier : «Boo!»
Mais ce qui est le plus étonnant, c'est que presque personne ne demande le bonheur directement.
Les gens choisissent plutôt des moyens qui, croient-ils, leur permettront d'être heureux. Un peu comme s'ils sélectionnaient un vol avec escale quand ils peuvent réserver un vol direct, illustre l'auteur.
Ce qui veut dire que le bonheur n'est peut-être pas une priorité pour eux, avance Raghunathan.
Pourtant, quand on leur soumet des souhaits comprenant le bonheur, la plupart des gens le choisissent au sommet de leur liste. Mais quand ils doivent y penser tout seuls, ils l'oublient.
Le paradoxe du bonheur ne se manifeste pas seulement dans la question hypothétique du génie. Quand vous choisissez le spécial de la semaine au lieu de votre plat préféré, c'est lui. Quand vous sortez avec le gars ou la fille populaire au lieu de celui ou celle qui vous met de bonne humeur, c'est lui. Et quand vous décidez d'accepter un emploi plus payant au lieu de garder celui qui vous rend heureux? Encore lui.
Mais pourquoi dévalue-t-on le bonheur? Parce qu'il est plus abstrait que les autres objectifs, explique Raghunathan, qui cite un de ses étudiants : «Je ne demanderais pas au génie le bonheur, parce que je ne sais pas ce que j'obtiendrais au juste. Par contre, je saurais exactement ce que j'obtiendrais si je demandais de l'argent, la célébrité ou l'apparence physique.»
Les autres raisons fréquemment invoquées sont que d'être heureux rend paresseux et égoïste. Ce qui est faux : les gens heureux sont plus productifs et font preuve de plus de gentillesse et de compassion envers les autres, ont montré plusieurs études.
Enfin, il peut y avoir une autre raison : «Nous n'avons pas encore réalisé que ce que nous voulons ultimement de la vie - ce qui nous motive à faire tout ce que nous faisons -, c'est de mener une vie plus heureuse et plus épanouissante», écrit Raghunathan.
Pour être sûr que les gens n'oublient pas de prendre des décisions favorables à leur bonheur, il faut donc qu'ils se le rappellent, suggère le professeur. Raghunathan et ses collègues ont d'ailleurs mené une expérience dans laquelle ils envoyaient ce genre de rappels par courriel à un premier groupe et rien à un autre.
Devinez quel groupe était le plus comblé à la fin? Celui qui recevait le courriel.
Alors, oui, vous pouvez ajouter une résolution à votre liste 2017 : n'oublie pas d'être heureux.