La crème glacée fait partie de la vaste famille des «stimulus supranormaux», aussi appelés les «hyperstimulis».

N’écoute pas ton corps

CHRONIQUE / Une chaude soirée de juin, la file d’attente s’étirait au bar laitier. Derrière le comptoir, il y avait assez de couleurs de crème glacée pour compacter un arc-en-ciel dans un cornet. Sinon, la machine à crème molle était prête à me tourbillonner un sundae au caramel, mon préféré.

On était venu se «rafraîchir» après une balade en vélo en famille. Assis à la table de pique-nique, je regardais mes filles et ma blonde se régaler sous le soleil qui commençait à s’obscurcir. Une dizaine d’habitués du quartier Limoilou, jeune et vieux, paumés ou friqués, se gâtaient eux aussi, la langue blanchie par la molle à la vanille. 

Ah les crèmeries! Quelle formidable tradition estivale, je me suis dit. La suite logique aurait dû être : dommage que je ne puisse pas manger de crème glacée moi aussi. Et pourtant, non, ça m’était égal. 

Stéphan Bureau me l’a rappelé cette semaine à la radio : on est rendus à la moitié de l’année. Vous vous en souvenez peut-être, j’ai pris la résolution au début 2019 d’arrêter de manger de la malbouffe et — sortez les trompettes — j’ai tenu bon jusqu’à maintenant. 

Il y a donc six mois que je n’ai pas avalé de crème glacée ou d’autres desserts. Je craignais que les sucreries me manquent encore plus au fil des mois, jusqu’au jour où je finirais par craquer. Eh bien non, le contraire s’est produit : je suis devenu de plus en plus indifférent à ce genre d’«hyperstimulis». 

Ouais, j’ai appris ça dernièrement : la crème glacée fait partie de la vaste famille des «stimulus supranormaux», aussi appelés les «hyperstimulis». 

Empruntée à la biologie animale, l’expression désigne «des objets artificiels qui interpellent davantage nos instincts que les aliments naturels ou les activités pour lesquels ces instincts ont été façonnés», décrit Deirdre Barrett, professeur à l’Université Harvard et auteur de Waistland (2007), un fascinant livre dans lequel elle nous explique pourquoi l’évolution nous a rendus aussi gloutons. 

C’est le prix Nobel de médecine ou de physiologie en 1973, Nikolaas Tinbergen, qui a inventé l’expression «stimulus supranormaux» après avoir constaté qu’il était possible de tromper des animaux avec des reproductions exagérées d’éléments habituels de leur environnement. 

Des études menées par Tinbergen et par d’autres ont par exemple montré que des oiseaux préféraient couver de faux oeufs, plus gros et plus colorés, que leurs propres oeufs; que des petits poissons mâles devenaient agressifs à la vue de n’importe quel objet rouge dans un aquarium; que des chouettes femelles préféraient soudainement un mâle autrefois impopulaire juste parce que son plumage avait été assombri au crayon-feutre par des scientifiques...

Les humains ne sont pas mieux. Le monde moderne est rempli d’hyperstimulis qui kidnappent nos instincts, forgés il y a 10 000 ans pour qu’on puisse chasser et cueillir dans la savane africaine. 

Nos lointains ancêtres étaient notamment programmés pour chercher et emmagasiner du sucre et des gras saturés difficiles à trouver dans les rares fruits et gibiers. Aujourd’hui, il y a tout ça à l’épicerie du coin. 

En plus, on a inventé une tonne de pseudo aliments qui surchargent les propriétés des aliments naturels, les rendant presque irrésistibles — un peu comme le pelage au crayon-feutre pour les femelles chouettes. Pensez aux bonbons, aux chips, aux biscuits et, oui, à la crème glacée. Notre cerveau est câblé pour dire : j’en veux! 

On peut donc remercier l’évolution pour l’épidémie actuelle d’obésité, qui risque d’ailleurs d’empirer. Selon les projections de l’Institut national de santé publique (INSPQ), la proportion d’obèses chez les adultes québécois devrait atteindre 22 % pour les hommes et 18 % pour les femmes en 2030. 

La prescription de la Dre Barrett? Elle ne vous plaira pas, allant à l’encontre de la modération que prêchent plusieurs nutritionnistes et qui autorise les gâteries. 

«Je vais vous dire de ne pas écouter votre corps — du moins ses préférences innées pour le gras et le sucre et ses demandes conditionnées pour peu importe quelle malbouffe vous avez mangé récemment, écrit-elle. Et je vais vous dire que des changements radicaux sont nécessaires. Les petits changements ne fonctionneront pas.»

Parfois, je me demande effectivement si l’abstinence est le meilleur moyen de vaincre la «sucromanie», cette dépendance au sucre confirmée par un nombre croissant d’études scientifiques. 

J’ignore à quel point j’étais sucromane ou même si j’ai vécu un genre de sevrage dans les derniers mois. En tout cas, j’ai l’impression que je tire plus de plaisir de la nourriture «normale» et que ça me semble de plus en plus facile de résister aux hyperstimulis alimentaires. Même au bar laitier par une chaude soirée d’été...