D'innombrables fois, depuis le 11 septembre 2001, quand on a entendu parler de musulmans ou de l'islam, c'était dans le contexte d'un attentat, ce qui pousse inconsciemment plusieurs personnes, par une mécanique nommée les biais implicites, à associer «musulman» à «terroriste».

Moi, raciste? 

CHRONIQUE / À deux coins de rue de chez moi, à Limoilou, il y a une mosquée. Peu de temps après les attentats de Barcelone, je suis passé devant et j'ai entendu un monsieur dire à son ami : les «ostie de terroristes».
Je l'ai dévisagé, avec l'envie de le traiter d'«ostie de raciste». 
Puis j'ai continué mon chemin en me disant que le traumatisme collectif de la tuerie à la mosquée de Sainte-Foy était loin d'avoir enrayé l'islamophobie dans ma ville. 
J'aurais aussi pu me regarder dans le miroir. Quand je traverse la rue à côté de la mosquée, je vois souvent des fidèles arriver, des monsieurs en djellaba, des madames voilées, mais aussi des gens hommes et des femmes habillés comme tout le monde. 
Je sais qu'ils vont juste prier. Mais on dirait que je ne peux pas m'empêcher d'être méfiant. C'est automatique : des images d'imams radicaux ou d'intégristes fomentent des attentats me passent par la tête. Sans le vouloir, je me sens suspicieux et j'ai du mal à sourire à mes voisins musulmans.
Si c'était un temple bouddhiste, mettons, ou de n'importe quelle autre religion d'ailleurs, ça ne m'arriverait pas. Et j'aurais sûrement l'air plus sympathique. Mais avec les musulmans, on dirait que c'est plus fort que moi. 
Moi, raciste? Jamais. Le racisme me dégoûte, et je ne me considère pas une miette islamophobe. 
Pourtant, mon esprit se rabat sur des préjugés devant la mosquée, et ces pensées ont une incidence sur mes émotions et mon comportement : je me sens plus méfiant et j'ai l'air bête. 
Biais implicites
Bref, je deviens un peu raciste sans le vouloir. Et probablement que vous aussi. Car à peu près personne n'est à l'abri des «biais implicites». 
Dans le cas qui nous occupe, les biais implicites signifient que les gens peuvent se comporter de manière raciste tout en rejetant sincèrement les idées racistes. C'est-à-dire sans qu'ils le réalisent ou aient l'intention d'agir de la sorte. 
Cette mécanique tordue découle du fonctionnement associatif de la mémoire. Par exemple, si je vous dis beurre d'arachide, vous pensez sans doute à confiture, toast et grille-pain. Ces éléments ont été liés si souvent dans votre caboche qu'ils sont devenus indissociables.
Maintenant, à quoi pensez-vous si je vous dis musulman? Il y a de fortes chances que, malgré vous, une des premières images qui vous viennent en tête soit celle d'un terroriste. 
Pourquoi? Parce que d'innombrables fois, depuis le 11 septembre 2001, quand on a entendu parler de musulmans ou de l'islam, c'était dans le contexte d'un attentat. 
On a vu des images de terroristes à la pelle - d'Al-Qaida, de l'État islamique, de fous d'Allah qui foncent dans le World Trade Center en avion, font exploser des bombes, décapitent des Occidentaux, foncent dans la foule avec des camions. 
Et après, on a découvert les visages des imams radicaux qui, en coulisses, avaient lavé le cerveau des kamikazes.
Tout ça est arrivé pour vrai. Mais il y a aussi des catholiques et des juifs, par exemple, qui sont devenus terroristes. Et jamais l'idée qu'ils puissent comploter un attentat ne vous traverse l'esprit quand vous les croisez devant une église ou une synagogue. 
Raccourci associatif
La différence, avec l'islam, c'est que dans la tête de bien des Occidentaux, le terrorisme est associé aux musulmans comme la confiture au beurre d'arachide. 
Or, comment le montre un récent rapport gouvernemental remis au Congrès américain, la menace terroriste posée par les groupes d'extrême droite est plus importante que celles des islamistes radicaux. Mais notre cerveau se fiche des chiffres, prompt à prendre son raccourci associatif.
Bien sûr, les biais implicites ne touchent pas seulement les musulmans. Des études ont par exemple montré que les élèves noirs sont plus susceptibles d'être punis que les blancs qui se comportent de la même manière. Que les femmes âgées reçoivent moins d'interventions médicales qui leur sauve la vie que les hommes. Que les enseignants assument que les élèves obèses sont moins intelligents que les enfants minces. 
La meilleure façon de se protéger contre ces raccourcis mentaux consiste d'abord à prendre conscience de nos biais implicites. Et ensuite, de meubler son esprit d'associations plus fidèles à la réalité. 
C'est d'ailleurs ce que suggérait la communauté musulmane après les attentats à la mosquée de Sainte-Foy : de s'ouvrir à elle pour défaire les stéréotypes. En mangeant, en discutant, en liant des amitiés avec des musulmans. J'aurais dû suivre ce conseil à ce moment-là, pour me protéger contre mes propres biais implicites.
Ça tombe bien, il y a une mosquée près de chez moi.