L’absorption totale dans une activité où l’on a l’impression de frôler le bonheur, comme celle de chanter dans une chorale, porte un nom en psychologie : le flow.

L’extase pour tous

CHRONIQUE / Il y a toutes sortes de façons de s’échapper de son quotidien — l’alcool, le sexe, la bouffe, les séries télé, le magasinage.

Pour Jacinthe Vaillancourt, c’est la chorale.

À 19 ans, elle a commencé à chanter dans une chorale paroissiale et n’a jamais cessé. Elle a maintenant 52 ans.

La communion des altos, sopranos, basses et ténors la plonge fréquemment dans un état de concentration et de joie intense.

«D’avoir à bâtir une pièce de musique qui fait que les quatre voix ont chacune leur partie, mais que ça fait une unité, ça nous amène souvent plus loin que soi-même», m’a-t-elle dit. «C’est arrivé très souvent qu’on a senti un moment de grâce.»

Cette absorption totale dans une activité, où l’on oublie ses soucis et l’on a l’impression de frôler le bonheur, porte un nom en psychologie : le flow.

C’est le psychologue hongro-américain Mihaly Csikszentmihalyi qui a popularisé l’expression. Il a aussi été le premier à étudier scientifiquement cette «expérience optimale» que les athlètes décrivent comme la «zone», que les mystiques religieux appellent l’«extase» et que Jacinthe Vaillancourt appelle la «grâce».

Lorsqu’on est en état de flow, le cerveau libère cinq hormones — norépinéphrine, dopamine, anandamide, sérotonine et endorphine — qui propulsent nos habiletés physiques et mentales. L’effet est tangible : on devient plus agile, on retient plus d’information, on la traite plus vite et on se sent plus motivé et créatif.

Dans son livre Finding Flow (bizarrement traduit en français par Mieux vivre : en maîtrisant votre énergie psychique), Csikszentmihalyi explique que le flow est à la portée de tous et non d’une poignée de génies ou de tripeux.

«Le flow peut survenir pendant que vous chantez dans une chorale, dansez, jouez au bridge ou lisez un bon livre. Si vous aimez votre travail, cela pourrait se produire si vous réalisez une opération chirurgicale compliquée ou une négociation intense. Cela peut se produire lors d’une interaction sociale, lorsque vous discutez avec un bon ami ou lorsque vous jouez avec un bébé. De tels moments fournissent des éclairs de vie intense dans le contexte terne de la vie quotidienne», écrit-il.

Le flow n’est cependant pas une un divertissement passif, avertit Csikszentmihalyi. C’est souvent un loisir, oui, mais un loisir qui demande assez d’énergie mentale ou physique pour sortir de sa zone de confort. C’est une piste plus difficile à descendre en ski, un rival plus coriace aux échecs, un morceau plus complexe à jouer à la guitare. Bref, une activité qui exige un maximum de concentration et d’effort, mais qui devient étrangement agréable.

«Les meilleurs moments de notre vie ne sont pas les moments de passivité, de réceptivité et de détente... Les meilleurs moments surviennent généralement lorsque le corps ou l’esprit d’une personne est à bout de forces dans un effort volontaire pour accomplir quelque chose de difficile et qui en vaut la peine», écrit Csikszentmihalyi dans autre livre intitulé Flow.

La leçon à retenir? «Au lieu de regarder la télé, jouez du piano», résume le psychologue. Et si le piano ne vous intéresse pas, restez à l’affût : il y a sûrement une chorale près de chez vous.