Éric Bujold, un «artiste du quotidien», se tient devant son chapiteau, au tailgate du Rouge et Or, samedi dernier.

Le porteur de bonheur

CHRONIQUE / Samedi passé vers 5h45, Éric Bujold attendait au froid sous les lampadaires d’un stationnement de l’Université Laval. Il avait mis sa casquette des Raiders et sa veste carottée doublée. Comme des dizaines de partisans du Rouge et Or, il voulait être sûr d’obtenir une bonne place au tailgate, ce rassemblement festif d’avant-match pour les mordus de football.

J’étais là moi aussi, à grelotter, les mains dans mes poches de manteau, capuchon sur la tête, les yeux pas encore tout à fait ouverts. Je voulais vivre la «vraie expérience», et Simon Beaumier, un bon ami d’Éric, est venu me chercher à 5h30. Ça m’apprendra. 

Environ une demi-heure plus tard, les gardiens de sécurité de l’UL ouvraient un autre stationnement réservé au tailgate, et les gars (c’était pas mal juste des gars) installaient leur chapiteau. Éric était accompagné de Simon et de Daniel Pourcelot, la troisième partie du trio de base, auquel s’ajoutaient plusieurs invités, dont de nombreux jeunots. 

Sous le chapiteau, les boys avaient déplié leur «tapis gazon», une moquette de pelouse synthétique sur laquelle Éric a tracé des lignes blanches avec une canette de peinture aérosol comme sur un terrain de foot. Dessus, l’espace était aménagé comme un salon en plein air, avec des chaises pliantes, un divan en cuir magané, et un écran plat branché à une génératrice qui diffusait un concert d’ACDC en boucle. Back in Black, c’est l’hymne du tailgate

Le soleil commençait à illuminer le ciel quand Éric a amorcé la cuisson des oeufs, du bacon et des fèves au lard et à faire griller les p’tits pains ciabiatta sur le barbecue. Arrosé d’un café filtre fumant, ce fut un des déjeuners les plus satisfaisants qu’il m’ait été donné d’engloutir. 

J’allais presque oublier que j’étais venu pour travailler. Belle job, vous allez me dire, mais oui, j’étais là pour le boulot. Pas pour le match du Rouge et Or contre les Carabins (ils les ont planté, pour ceux qui ne savaient pas), ni pour le tailgate. J’étais venu pour rencontrer Éric, un dentiste de profession qui est aussi ce que j’appellerais un «artiste du quotidien».

Éric Bujold a dévoilé samedi dernier au tailgate du Rouge et Or une affiche qu’il a fait faire avec la devise des Raiders — «Just Win Baby» —, appliquée à l’équipe de l’Université Laval.

Vous avez peut-être la chance d’en avoir un, comme lui, dans votre cercle d’amis ou dans votre famille. C’est le genre de personne qui trouve toujours le moyen de briser la banalité, de rendre le prévisible imprévisible et d’en tirer des sourires.

Sur un terrain de football, il y a des porteurs de ballon. Éric, lui, est un porteur de bonheur. Ses oeuvres ne se retrouveront jamais dans un musée, mais elles colorent immanquablement la vie des gens qui l’entourent.

Oui, Éric est l’organisateur en chef d’un des chapiteaux les plus éclatés du tailgate du Rouge et Or. Mais c’est loin d’être le seul endroit ou le seul moment où il sévit. C’est aussi un champion pour magnifier les fêtes qui reviennent chaque année au calendrier. 

Il suffit de jaser un peu avec ses amis pour détailler la liste de ses folies. Comme cette fois où, pour un party d’Halloween, Éric a tapissé le plancher de sa maison de feuilles mortes, accueillant ses invités ahuris dans un décor digne de l’automne.  

Après la soirée, il a dû passer le râteau dans le salon et nettoyer le plancher cinq fois. Mais ça valait le coup. Éric venait d’acheter un bungalow assez cossu, et cherchait un moyen de pimenter la fête et, surtout, d’éviter de se péter les bretelles. 

«Je voulais pas que le monde sorte du party en disant : as-tu vu la grosse cabane à Bujold?» dit-il. «Aujourd’hui, personne ne parle de la maison, mais tout le monde se souvient des feuilles mortes.»

À Noël, Éric s’est déjà déguisé en sapin ambulant. Il s’est enroulé de lumières scintillantes attachées à une rallonge de 10 pieds, pour qu’il puisse se déplacer à sa guise. Et au jour de l’An, il a l’habitude d’organiser une partie de hockey bottines, avec une twist à la fin : une bagarre générale.

Ça se termine avec deux équipes échouées dans un banc de neige, et probablement des sourcils givrés et des flocons dans le fond de culotte. Mais c’est un des moments les plus attendus de la soirée. 

«Ça n’a pas besoin d’être la grande idée, dit Éric. L’important, c’est que ça sorte de l’ordinaire.» 

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Éric Bujold ne le sait peut-être pas, mais la science de la mémoire lui donne raison. Si la vie est une collection de souvenirs, on n’en garde que les plus saillants. Imaginez s’il fallait tout retenir, notre tête surchaufferait. Alors on conserve surtout ce qui, effectivement, sort de l’ordinaire. 

Les artistes du quotidien comme Éric tirent parti, sans le savoir, de ce raccourci de l’esprit. Et c’est pour ça qu’on aime tant être en leur compagnie. Ils fabriquent des moments, pour piquer le nom de la compagnie multimédia montréalaise Moment Factory.  

Un peu par hasard, je suis tombé récemment sur un livre qui porte justement sur ces expériences qui collent à nos mémoires. 

Dans The Power of Moments : Why certain experiences have extraordinary impact, les frères Chip et Dan Heath (l’un est professeur à l’école des affaires de Stanford, l’autre à l’Université Duke), expliquent qu’on tend à se souvenir seulement des moments phares — bon ou mauvais — d’une expérience, et à oublier le reste. 

Ils donnent l’exemple du Magic Castle Hotel, à Beverly Hills. Cet hôtel est beaucoup moins luxueux que le Ritz-Carlton, mais coûte le même prix et obtient des évaluations quasi parfaites sur les sites du genre Trip-Advisor. 

Un de leurs trucs ? Ils ont installé un téléphone rouge près de la piscine, qui donne accès à la «popsicle hotline». Les clients n’ont qu’à décrocher et, quelques minutes plus tard, un serveur avec des gants blancs arrive avec un choix de popsicles à la cerise, à l’orange ou aux raisins, servis sur un plateau d’argent. Gratuitement. 

Quand les touristes reviennent de vacances, ils font souvent peu de mentions de leur hôtel. Mais ceux du Magic Castle en parlent toujours, et c’est en partie grâce à cette ligne d’urgence dédiée aux friandises glacées. 

Les gens qui passent devant le chapiteau d’Éric, Simon et Dan au tailgate du RetO se disent peut-être que les gars exagèrent avec leur tapis gazon, leur écran plat, leur divan et leur barbecue. Et ils se demandent peut-être pourquoi ils investissent leur fric dans un truc en apparence si futile ? 

Ils n’ont rien compris. Ce n’est pas un investissement dans le matériel, mais dans l’expérience. 

Parfois, des gens éberlués par les folies d’Éric lui demandent : «T’es pas tanné de faire tes niaiseries?»

Non, il n’est pas tanné.