Dakota Johnsson et Jamie Dornan, vedettes de Cinquante nuances plus sombres

L'amour attaché

CHRONIQUE / La suite de Cinquante nuances de Grey vient de sortir au cinéma, et si vous pensiez y aller en couple pour la Saint-­Valentin, vous êtes peut-être un peu masochistes.
J'ai regardé la bande-annonce cette semaine. Je n'avais pas vu le premier film, mais j'imagine que ça finit mal, parce qu'Anastasia Steele semble très, très réticente à renouer avec Christian Grey.
- Viens dîner avec moi, lui ordonne-t-il.
- OK, je veux bien dîner avec toi ce soir... Parce que j'ai faim.
La pauvre, elle n'avait sûrement pas déjeuné. Mais c'était un faux prétexte : elle n'y allait pas juste pour se remplir la panse. Elle s'ennuyait de la cravache.
Ça promet! Surtout que le deuxième film s'intitule Cinquante nuances plus sombres et prend des airs d'Eyes Wide Shut
Sauf qu'après une heure et demie de cette torride liaison sur grand écran - et c'est là que je vous trouve un peu masos -, je me demande bien qui peut sortir de la salle et trouver son couple excitant?
Pas nécessaire d'être fan de BDSM pour souffrir la comparaison avec Christian et Anastasia. Il y a sans doute longtemps que le feu n'a pas brûlé autant entre vous et votre voisin ou votre voisine de siège, celui ou celle à qui vous avez offert votre coeur, mais qui gratte le fond du sac de pop-corn au lieu de vous tenir la main.
C'est dur, le déclin de la passion. Mais savez-vous ce qui pourrait le rendre pas mal moins ardu?
L'accepter.
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Je sais, vous aussi, vous êtes nostalgiques de l'ivresse des débuts. Vos pensées et vos rêves accaparés par cet être incomparable. Ce besoin irrépressible de sentir son corps contre le vôtre. Même ses défauts, qui vous irritent tant aujourd'hui, faisaient partie de son charme.
Lorsqu'il est réciproque, cet état passionnel est vertigineusement agréable. En fait, il génère tellement de dopamine (l'«hormone du plaisir») dans le cerveau que des chercheurs l'ont comparé à la consommation de cocaïne.
Pas étonnant qu'on y soit si accro. Et qu'on le vénère autant. Les chanteurs pop entonnent sa gloire, les cinéastes lui rendent grâce à l'écran, les peintres font jaillir ses couleurs!
Alors, forcément, si la passion s'étiole dans votre couple, c'est que ça ne va pas. Ou pire, la preuve qu'après toutes ces années d'illusion, le gars ou la fille qui tire les couvertes de son bord la nuit n'est pas votre âme soeur. Devriez-vous retourner sur le marché?
Vous trouvez peut-être que j'exagère. Mais je pense qu'il y a encore beaucoup de valentins qui pensent que le déclin de la passion est inadmissible dans un couple. Et qui sont prêts à saborder leur relation quand la braise commence à s'éteindre.
La décroissance passionnelle est pourtant tout ce qu'il y a de plus normal dans la trajectoire d'un couple. Mais à force de se farcir des films du genre Cinquantes nuances de Grey, Les pages de notre amour (The Notebook) ou Twilight, on finit par croire qu'il faut s'affoler.
Cet automne, j'ai lu dans le livre du journaliste scientifique Jonah Lehrer qu'il y a deux grandes forces qui sculptent l'expérience humaine. La première est «l'habituation» : quand on est exposé à répétition à un stimuli - peu importe lequel -, on a tendance à y devenir de moins en moins sensible.
C'est particulièrement vrai pour les sources de plaisir. L'intensité du premier baiser ou de la première nuit d'amour a probablement chuté depuis l'amorce de votre relation, et vous prenez peut-être trop de drogue si ça n'a pas bougé. 
L'autre force, c'est celle qui persiste. «Parmi toutes ces disparitions, certains plaisirs subsistent, écrit Lehrer dans son bouquin A Book about Love. On découvre des joies qui ne disparaissent jamais. On rencontre des gens qui ne deviennent jamais ennuyeux. Et vous savez ce qu'on dit à propos de ces choses? On dit qu'on les aime.»
Si l'amour persiste au-delà de la phase Roméo et Juliette (qui s'estompe après un an ou deux), c'est sans doute que vous êtes rendus à une autre étape dans votre relation. La psychologue Elaine Hatfield parle de «l'amour-compagnonnage» et l'anthropologue Helen Fisher parle de «l'attachement».
Dans les deux cas, écrit Fisher dans son livre Why We love (Pourquoi nous aimons?), c'est «un sentiment d'union heureuse avec quelqu'un dont la vie est devenue profondément enchevêtrée avec la vôtre».
Dans des tribus du Botswana et du Kenya, aux États-Unis, en Corée ou au Brésil, peu importe : les gens distinguent toujours l'amour passionnel de l'attachement, écrit Fisher. Les Brésiliens en ont d'ailleurs tiré un proverbe : «L'amour commence par un coup d'oeil et mûrit dans un sourire.» 
L'attachement n'est pas pour autant dépourvu de passion ou de jambes en l'air. C'est juste que l'amour devient plus complexe, plus profond, et carbure à la complicité quotidienne et non aux éclats de passion.
Une fois ce stade accepté, on peut cesser de ruminer sur les flammèches du départ et s'activer à rallumer nos ardeurs mutuelles. On peut commencer par briser la routine, faire l'amour avec plus de conviction et oser autre chose que les fleurs et le chocolat à la Saint-Valentin. 
Pas besoin de jouer à Cinquante nuances de Grey et de mettre des menottes aux barreaux du lit. Il s'agit seulement d'assumer une autre forme d'attachement, que même Christian et Anastasia pourraient trouver plus satisfaisante.