«La plupart d'entre nous avons beaucoup de mal à imaginer un demain qui sera terriblement différent d'aujourd'hui, et nous trouvons particulièrement difficile d'imaginer qu'un jour nous penserons, voudrons, ou nous sentirons différemment qu'en ce moment», écrit le psychologue Daniel Gilbert. 

La météo affective

CHRONIQUE / Vous avez eu une très mauvaise journée.
Ce matin, énorme bouchon sur l'autoroute, vous arrivez en retard à une importante réunion au bureau, et votre boss vous fait la gueule. Le midi, vous deviez aller dîner avec un client dans un resto très ordinaire, et il ne se pointe pas.
À la fin de l'après-midi, vous passez chercher fiston à la garderie. Il ne veut pas mettre ses mitaines ni son cache-cou, et il fait le bacon devant les autres parents. Détour par le IGA, il manque des ingrédients pour la pizza maison. Votre douce moitié a préparé la pâte, les enfants ont très faim. Elle déballe le sac d'épicerie et vous fusille du regard : «T'as oublié le fromage?!»
En soirée, après moult chichis et après avoir couché la marmaille une heure plus tard que prévu, vous posez enfin les fesses sur le divan, une tisane à la main, et vous ouvrez Netflix. Le téléphone sonne. C'est Fred, un de vos amis : «Demain, ça te tente-tu d'aller faire du ski de soirée à Stoneham?»
Merci de l'invitation... Mais je vais passer mon tour.
Le lendemain, pas de trafic, super journée au bureau, les enfants sont adorables. Pendant le souper, votre partenaire vous dit : «Tu voulais pas aller faire du ski avec Fred? T'aurais pu prendre des Air lousses...»
Et là, vous regrettez. Vous adorez le ski. Ça vous fait du bien de bouger, de respirer l'air froid et de jaser avec Fred dans le télésiège. 
Mais hier soir, après une journée épuisante, vous ne pouviez pas imaginer que vous auriez envie de faire la route de Québec à Stoneham, de chausser vos bottes de ski et de dévaler les pentes.
Le présentisme
Pourquoi est-il si difficile de prédire notre météo affective? De savoir ce qu'on aura le goût de faire demain, en fin de semaine, le mois suivant ou dans la prochaine heure?
Parce qu'on ne peut pas contrôler les gens autour de nous, et encore moins notre environnement - le trafic ou la température, par exemple.
Mais il y a un autre facteur, méconnu celui-là, qui brouille notre boule de cristal, et c'est le présentisme.
Résumé simplement, le présentisme - à ne pas confondre avec le présentéisme -, c'est quand on prend une décision ou quand on se prononce à propos de l'avenir en se basant sur son humeur actuelle.  
Ce brouillard n'est jamais loin. Chaque jour, des gloutons repus jurent qu'ils ne finiront plus jamais le pot de crème glacée, des hipsters se font tatouer les bras au complet en se disant que cette mode durera longtemps, des couples prometteurs rompent après une grosse chicane, des salariés larguent un bon emploi pour suivre leur passion du moment, des femmes battues se laissent convaincre que leur bourreau ne les frappera plus parce qu'il a été gentil cette semaine.
Je pourrais énumérer des exemples jusqu'à la fin de cette chronique. Mais vous comprenez l'idée : le présent teinte énormément notre perception de l'avenir - et souvent, on ne s'en rend pas compte.
On apprend pourtant cette leçon très jeune. Les enfants savent qu'il vaut toujours mieux demander une permission à leurs parents quand ils sont de bonne humeur. Sauf qu'ils ont la mémoire courte lorsqu'ils sont eux-mêmes en furie et lancent à un camarade de classe : «Je ne veux plus jamais que tu sois mon ami!»
Le psychologue de Harvard Daniel Gilbert, spécialiste des prédictions affectives et auteur du décapant bouquin Et si le bonheur vous tombait dessus, écrit : «La plupart d'entre nous avons beaucoup de mal à imaginer un demain qui sera terriblement différent d'aujourd'hui, et nous trouvons particulièrement difficile d'imaginer qu'un jour nous penserons, voudrons, ou nous sentirons différemment qu'en ce moment.»
Pourtant, on constate jour après jour que nos pronostics étaient dans le champ. On commande une énorme portion au resto, et on en laisse la moitié dans l'assiette, on s'abonne au gym et on n'y va jamais, on néglige d'apporter des condoms et on se retrouve parents.
Cette difficulté à prédire nos appétits gustatifs, sexuels, émotionnels, sociaux ou intellectuels nous est très familière, mais elle persiste quand même, rappelle le professeur Gilbert. Alors, comment peut-on se tromper moins souvent?
On peut commencer par comprendre la mécanique de l'imagination.
Je reprends un exemple du professeur Gilbert. Si on vous demandait comment vous réagiriez en surprenant votre partenaire au lit avec le facteur, vous généreriez une image mentale de la trahison et seriez capable de deviner à peu près votre sentiment - sûrement désagréable.
Les humains sont capables d'effectuer cette simulation, car les aires du cerveau qui répondent émotionnellement à des situations réelles sont aussi sollicitées pour imaginer des situations fictives.
En contrepartie, le cerveau a beaucoup de difficulté à faire les deux tâches en même temps. Un peu comme si vous deviez vous remémorer les paroles d'une chanson pendant que vous en écoutez une autre ou visualiser les contours d'un objet sans fermer les yeux.
Alors, quand vous êtes triste ou en colère, ce n'est pas le moment de trancher sur l'avenir de son couple ou de sa carrière. «On ne peut pas se sentir bien à propos d'un futur imaginé quand on est occupés à être de mauvaise humeur à propos du présent», explique Daniel Gilbert.
Même principe si vous venez d'apprendre une bonne nouvelle. Ce n'est pas le temps de faire un gros investissement à la Bourse ou de magasiner un chalet. Vous risquez d'être un peu trop optimistes...
Bref, pour éviter les coups de tête, attendez que vos émotions se calment le pompon. Ça ne garantit pas la clairvoyance de vos pressentiments. Mais il y a moins de chances que vous soyez dupés par le présent.