L'entraîneur des Seahawks de Seattle, Pete Carroll (à droite), a implanté une «culture de la ténacité» dans son équipe.

La dureté du mental

CHRONIQUE / Neuf mois avant de triompher au Super Bowl XLVIII, le coach des Seahawks de Seattle, Pete Caroll, a réuni quelques membres de son équipe d'entraîneurs autour d'un téléphone en mains libres, pour discuter avec une psychologue.
Ce n'était pas une séance de thérapie collective. La psy en question, Angela Duckworth, est une ancienne prof de maths et de sciences au secondaire devenue une sommité de la recherche sur la réussite. Avant 2014, elle n'avait jamais regardé un match de football au complet.
À 62 ans, Caroll était le plus vieux coach de la NFL (il l'est toujours) et un des plus décorés. C'est aussi un des plus «philosophes». Il encourage ses joueurs à méditer et à faire du yoga pour augmenter leur bien-être et diminuer leur stress. Parfois, il organise aussi des réunions pour discuter de livres inspirants.
Mais dans le vestiaire des Seahawks, le coach Caroll est surtout reconnu pour son obsession à propos du CARACTÈRE, un mot qui est inscrit en grosses lettres dans l'antre de l'équipe.
Avant d'appeler Duckworth, il était tombé sur une vidéo Ted Talk où elle expliquait que le secret du succès ne réside pas dans le talent, mais dans un trait de caractère en particulier : la ténacité.
La ténacité, décrivait-elle, est une combinaison de persévérance et de passion pour des objectifs à très long terme. C'est «s'accrocher à son avenir, jour après jour pas seulement pendant une semaine, ou un mois, mais pendant des années, et travailler vraiment dur pour que cet avenir devienne une réalité [...], c'est vivre sa vie comme si elle était un marathon, pas un sprint».
Pete Caroll voulait embrasser l'écran quand il a vu la vidéo. Mais il a été frustré par la conclusion. Duckworth disait que la science n'avait pas encore permis de comprendre comment rendre les gens plus tenaces.
«Viens nous voir, lui a dit l'entraîneur des Seahawks au téléphone. Tout ce qu'on fait, c'est d'aider les gens à devenir de grands compétiteurs. On leur montre comment persévérer. On déchaîne leur passion. C'est tout ce qu'on fait.»
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Les amateurs de sport sont familiers avec le talent. Ils savent que les équipes qui ont la plus grosse pile de brio ont plus de chances de gagner, et ils surveillent attentivement l'alignement, les échanges, le recrutement. 
En même temps, les amateurs ne sont pas dupes. Ils savent que les capacités brutes ou même les tactiques choisies par les entraîneurs ne suffisent pas. C'est souvent à ce moment qu'on entend parler d'une des variations de la fameuse «dureté du mental» des Boys.
«Mais c'est quoi, notre force, nous autres les boys, ce serait pas entre les deux oreilles?» dit Bob à ses coéquipiers dans le vestiaire, alors que l'équipe au chandail jaune et rouge traverse une crise.
Comme Bob, à peu près tous les sportifs savent que la force psychologique compte aussi pour beaucoup dans la performance. 
Mais au-delà des discours sur l'importance de «savoir gérer la pression» et de garder «confiance en soi», comment les équipes sportives - ou toute autre organisation - peuvent-elles «durcir le mental» de leurs joueurs pour mieux réussir?
Angela Duckworth pense que la réponse se trouve dans la «culture de la ténacité», que ce soit celle d'une formation sportive, d'une entreprise, d'une institution, ou même d'un pays.
La culture, explique-t-elle dans son récent livre Grit (pas encore traduit en français), se définit par les normes et les valeurs partagées par un groupe de personnes, «un consensus sur la manière dont on fait les choses ici et pourquoi».
Peu importe leur talent, les gens deviennent beaucoup plus doués quand ils se joignent à une organisation qui encourage la ténacité, souligne la professeur à l'Université de Pennsylvanie. Et les leaders maximisent le potentiel de leur équipe quand ils implantent ce type de culture.
Duckworth en a eu la preuve en rendant visite aux Seahawks, à Seattle. Elle a par exemple été témoin de l'omniprésence de l'expression finishing en anglais, qui veut dire, dans le jargon de Seahawks, «terminer en force».
«Commencer en force est facile», lui a dit un entraîneur adjoint. Mais finir en force, quand les joueurs n'ont plus rien dans le corps, ça, c'est de la ténacité. 
Alors, les Seahawks ont comme leitmotiv de pousser jusqu'au bout dans les drills, les matchs et les saisons.
Duckworth a aussi été marquée par une séance hebdomadaire d'entraînement surnommée les «mercredis de compétition», où la défensive et l'offensive jouent pour gagner et «détruire l'ennemi» avec la même intensité que lors d'une vraie partie.
Mais ici, la «compétition» n'a pas le même sens qu'on lui attribue habituellement, mais son sens original en latin, lui a précisé Mike Gervais, le psychologue sportif de l'équipe. Compétitionner veut dire viser l'excellence. «Littéralement, ça veut dire "lutter ensemble".»
Comme des soldats, les joueurs chantent ensemble : «pas de chialage, pas de plaintes, pas d'excuses» et on «protège toujours l'équipe».
Mais, étonnamment, l'encadrement n'a rien de militaire. Les joueurs ne se font pas engueuler par leurs supérieurs ou punir par des entraînements supplémentaires. L'excellence est promue par un niveau d'exigence très élevé et persistant, mais aussi par un support très riche.
«Chaque fois que je prends une décision ou que je dis quelque chose à un de mes joueurs, je me dis : "Comment je traiterais mon propre enfant?" a expliqué Pete Caroll à Duckworth. Vous savez ce que je fais de mieux? Je suis un bon père. Et d'une certaine façon, c'est comme ça que je coache.»
Depuis son arrivée à Seattle en 2010, Pete Carroll a conduit les Seahawks cinq fois en séries éliminatoires, dont deux fois d'affilée au Super Bowl.  
Ce soir, sa troupe joue contre les Falcons à Atlanta en quart de finale. Si les Seahawks tombent au combat, vous saurez au moins une chose sur ce qui va se passer lors de la prochaine saison.
Ils vont se relever.
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Source : Grit, d'Angela Duckworth, Scribner, 2016