Quand les catastrophes naturelles frappent, comme le séisme de cette semaine à Mexico, difficile de ne pas compatir avec les sinistrés, même quand on habite très loin. 

La compassion de salon

CHRONIQUE / C'est la saison des catastrophes. Harvey, Irma, Maria et la terre qui tremble à Mexico.
Sur nos écrans, on voit les visages du trauma : des gens qui ont perdu leur toit, leurs proches, la vie qu'ils avaient bâtie.
On souffre à distance devant ces images d'une tristesse sans nom. Et parfois, nos yeux s'embuent.   
C'est bizarre quand même. Pourquoi s'émeut-on du sort de ces étrangers qui habitent à des milliers kilomètres de chez nous? 
Parce qu'il y a en la plupart d'entre nous une émotion qui répond à la souffrance des autres et entraîne le désir d'aider : la compassion. 
On est porté à la snober avec le cynisme ambiant, mais elle tient le coup. On ressent la compassion presque chaque jour, quand de petites ou de grosses tragédies frappent des gens à côté de chez nous où à l'autre bout du monde.  
C'est particulièrement vrai quand les éléments se déchaînent. On ne peut pas s'empêcher de compatir avec les sinistrés, bien qu'on les voie juste à la télé. 
Mais à quoi bon cette compassion de salon ? Si l'émotion ne se transpose pas en action, si on ne donne pas, par exemple, à la Croix-Rouge, est-ce qu'on fait juste du voyeurisme? De la télé-réalité, version catastrophe naturelle?
Un peu, peut-être. Mais c'est aussi là qu'on devient cynique. On se met à croire que notre sensibilité à la souffrance des autres n'est qu'un moyen de se dire à quel point on est privilégiés. Hon... as-tu vu comment ils font pitié ? On est donc chanceux nous autres... 
L'humain, après tout, n'obéit qu'à son propre intérêt ? Et ben non. La compassion, même du divan, est au contraire un indice que l'humain est fondamentalement disposé à aider les autres. 
Spécialiste en la matière, le professeur de psychologie Dacher Keltner, de l'Université de la Californie à Berkeley, parle même de «l'instinct de compassion». Dans son livre The compassionate instinct, il explique que l'évolution a inscrit cette émotion en nous pour contribuer à la survie de l'espèce humaine. 
Notre cerveau est en quelque sorte câblé pour récompenser la compassion. Keltner cite plusieurs études qui montrent que la compassion active des zones cérébrales associées aux émotions positives.
La compassion fait aussi augmenter notre pouls et nos niveaux d'ocytocine, une hormone qui donne une sensation de chaleur et de plaisir, aussi associée aux caresses, aux baisers et, tiens donc, au chocolat.
De nombreuses études montrent d'ailleurs que la compassion favorise à la fois le bien-être physique et mental, notamment parce qu'elle agit comme un antidote au stress. Peut-être parce que quand on est moins focalisé sur ses tourments, et davantage sur ceux des autres, on a l'impression que notre vie a plus de sens.
Bref, la compassion est bonne pour les autres et bonne pour soi. C'est «gagnant gagnant», comme on dit.
Sauf que «ressentir de la compassion est une chose, agir en conséquence en est une autre», souligne Dacher Keltner. Or, justement, les études montrent que la compassion encourage les comportements altruistes. Vous êtes donc plus susceptibles d'aider votre voisin à ramasser ses feuilles d'automne si vous êtes sensible à son mal de dos.  
Éprouver de la compassion envers les victimes de lointaines catastrophes naturelles ne nous conduit pas forcément à faire un chèque à un organisme qui leur vient en aide ou à monter dans un avion pour aller rebâtir des maisons là-bas.
Mais il y a beaucoup plus de chances que ça arrive si on se donne la permission de compatir dans de salon.