Marc Allard
Chercheur en médecine à l'Université Oxford et spécialiste de l'effet placebo, Jeremy Howick est l'auteur du livre Docteur Vous.
Chercheur en médecine à l'Université Oxford et spécialiste de l'effet placebo, Jeremy Howick est l'auteur du livre Docteur Vous.

Comment s’aider à guérir

CHRONIQUE / «Oubliez antidouleurs et antidépresseurs; apprenez plutôt à maîtriser le pouvoir de l’autoguérison». L’exergue est en caractères gras derrière le livre de Jeremy Howick, Docteur Vous. À priori, on se demande si ce n’est pas un charlatan qui essaie de nous convaincre de ses lubies ésotériques. Mais M. Howick, né à Montréal, philosophe et chercheur en médecine à l’Université Oxford, au Royaume-Uni, est un scientifique très sérieux. Dans son bouquin, ce spécialiste de l’effet placebo nous montre dans quelles circonstances l’autoguérison peut être plus efficace que les pilules et les granules. Je l’ai interviewé au téléphone.

Q Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer l’autoguérison? 

R Je ramais pour l’équipe canadienne d’aviron et j’ai développé une allergie et ça me stressait. Le médicament que le médecin m’a prescrit avait un ingrédient corticostéroïde dedans. J’aurais pu le prendre, mais je ne savais pas, je pensais que si je prenais cette drogue, j’allais échouer le test antidopage. Alors, j’ai visité un herboriste et elle a parlé avec moi pendant 45 minutes, pas seulement des symptômes d’allergies, mais du stress et tout. Elle m’a dit : «ok, mets une tuque et une écharpe — ce qui est le gros bon sens au Canada l’hiver — et bois du thé au gingembre. Je ne pensais pas que ça allait marcher. Mais après trois jours à boire du thé au gingembre, mes symptômes ont disparu. J’ai commencé à me poser des questions : «est-ce que c’est le thé au gingembre ou le fait qu’elle était empathique avec moi? Et si c’est l’effet placebo, comment on peut faire un essai clinique avec le thé au gingembre?»Même après 15 ans de recherche, je n’ai pas de réponse à ces questions-là. Mais j’ai eu d’autres réponses : l’effet placebo est réel. 

Q Vous déplorez beaucoup la surmédicamentation. Pourquoi ? 

R C’est fou. Un enfant sur sept aux États-Unis se fait prescrire des méthamphétamines. C’est comme du speed, ça. Tu peux pas vendre ça sur la rue, c’est dangereux. À mon avis, si un garçon de cinq ans peut s’asseoir pendant six heures, ça, c’est un problème. Ils ne bougent pas assez. Une personne sur dix au Québec, au Canada, dans les pays développés, prend des antidépresseurs. Dans les essais cliniques, ces médicaments sont à peine mieux que les placebos, sauf qu’ils ont des effets secondaires qui incluent le dysfonctionnement sexuel et même le suicide — pour très peu, mais quand même. Il y a un rituel constant de prendre des médicaments et de gérer les effets secondaires. 

Q Pourquoi avez-vous intitulé votre livre Docteur vous?

R Le pouvoir d’autoguérison inné du corps est énorme, mais nous l’avons oublié. Nous avons une usine de drogues en nous. La dopamine, l’ocytocine et l’endorphine, qui veut dire simplement «morphine créée par le corps». Nous avons des cellules qui s’appellent en anglais natural killer cells [cellules tueuses naturelles] qui peuvent tuer des virus, des bactéries et même des cellules de cancer. Toi et moi, on a des cellules cancéreuses, mais elles sont tuées par le système immunitaire. 

Q Vous insistez notamment sur l’importance de la relaxation. En quoi ça peut nous aider? 

R La relaxation augmente la puissance du système immunitaire. Le mécanisme est simple. Imagine que tu es un homme des cavernes. Tu te bats contre un loup. Dans ce moment où on se bat contre le loup, ce n’est pas dans notre intérêt de survie de diriger l’énergie vers le système immunitaire. Il faut que toute l’énergie aille aux muscles pour se battre et pour gagner. Sous un stress chronique, c’est le système immunitaire qui est supprimé. Alors, la relaxation, ça donne un petit boost au système immunitaire. 

Q Est-ce qu’il faut être un maître yogi pour se passer du médecin? 

R Je vais vous dire trois choses qui vont faire une différence immédiate, que les gens peuvent tester. Ralentissez la manière dont vous respirez, inspirez pendant quatre secondes et expirez pendant quatre secondes. Même en le faisant pendant que je parle, on peut noter qu’on devient plus calme quand nous respirons plus lentement. Autre chose qu’on peut faire : connectez-vous avec les gens, faites un effort plus constant de rester en contact. Et aussi, faites-le avec quelqu’un qui a plus de mal à rester en contact, une personne âgée, par exemple. Les études que je cite dans mon livre montrent que les actes altruistes renforcent notre santé mentale. Et, troisièmement, apprenez à penser positivement, avec de l’espoir. L’esprit est connecté au corps. Il n’y a pas de choses qui existent seulement dans la tête. 

Q Qu’est-ce qui réunit ces trois techniques? 

R Ce sont des techniques dont on a prouvé qu’elles donnent un boost au système immunitaire à travers la relation entre l’esprit et le corps. 

Q Où s’arrête l’autoguérison?

R Parfois, il y a des choses que la médecin moderne peut guérir et il faut utiliser ces médicaments, ces chirurgies. Le problème, c’est que les gens qui en ont vraiment besoin attendent dans la queue pendant des heures quand ils vont à l’hôpital. Parce que trop de gens parmi nous allons à l’hôpital pour des choses pour lesquelles on ne devrait pas y aller. Il y a des limites aux techniques d’autoguérison, comme il y en a à la médecine moderne. Mais il faut en connaître les limites. Et en général, la règle, c’est : «si c’est une douleur légère, faites des choses comme la relaxation, le mouvement, connectez-vous à vos amis, c’est beaucoup mieux que les médicaments d’ordonnance». 

Q Vous soulignez dans votre livre à quel point l’attitude des médecins est importante envers les patients. En quoi? 

R Les docteurs peuvent donner ce que j’appelle une «dose d’empathie». On veut qu’une dose d’empathie soit introduite dans chaque consultation entre médecin et patient. Pour des douleurs assez légères, ou de l’anxiété ou de la dépression légère, une dose d’empathie suffit pour guérir les gens. Pour des choses plus sérieuses, ça peut augmenter la puissance des médicaments. 

Q Appliquez-vous les principes de votre livre dans votre propre vie? 

R Je pratique ce que je dis à 100 %. Je médite au moins deux fois par jour, vingt minutes chaque fois. Je fais de l’exercice physique. Je fais des exercices de pensée positive. Mon préféré, c’est Best futur self (meilleur soi possible). Fermez les yeux et imaginez le futur d’une manière optimiste. Écrivez-le et tout de suite on se sent mieux.

Q D’ici 2023, tous les médecins en Angleterre seront en mesure d’orienter les patients isolés vers des activités communautaires et des services bénévoles. Jusqu’à quel point ce type de «prescription sociale» peut fonctionner?

R J’ai fait une étude publiée il y a quatre mois qui démontre sans aucun doute raisonnable que l’isolement social est aussi pire que fumer pour la santé. Le contraire est vrai aussi : les gens qui ont des connexions avec leurs amis, la famille, les groupes sociaux, ils vivent en moyenne cinq ans de plus. Ils guérissent plus vite, ils sont moins stressés, ils ont moins de problèmes de santé mentale. 

Cette entrevue a été éditée à des fins de clarté.