Pierre Gagnon lors d'une sortie en vélo à la suite de sa chirurgie. Il porte le maillot du Cyclo-Défi IUCPQ, qu'il contribue à organiser.

Ça ne va pas? Aide les autres

CHRONIQUE / Pierre Gagnon est de cette trempe d'homme que la sédentarité insupporte, le genre qui amène son vélo dans les tout inclus.
Au début de l'année, cet ingénieur de 48 ans a subi une opération à coeur ouvert. Sa valve aortique, usée à cause d'une malformation congénitale, a été remplacée avant qu'il soit trop tard. 
Pierre craignait davantage sa convalescence de trois mois que l'opération. «J'avais peur de m'emmerder. De trouver ça très long de ne pas bouger», m'a-t-il dit. 
Il devait entre autres éviter de soulever plus que 5 kg, ne pas conduire pendant 4 à 6 semaines, et, bien sûr, remiser ses skis de fond ou son vélo jusqu'aux derniers kilomètres de son repos forcé. 
Le matin, il voyait ses deux filles de 10 et 13 ans partir pour l'école et sa femme pour le boulot. Il se retrouvait seul dans sa maison de Cap-Rouge, emmuré dans le silence d'une journée de semaine. 
Il aurait pu perdre le moral. La dépression «postopératoire» est une des conséquences bien documentées des chirurgies, et les gens qui sont opérés au coeur sont parmi les plus vulnérables. 
Pierre a gardé le cap en s'obligeant à faire des siestes en dehors de son lit, en lisant une douzaine de livres et en tenant un registre de ses objectifs quotidiens, et en socialisant le plus possible.
Mais ce qui l'a le plus aidé, c'est d'aider les autres.
Dès le début de sa convalescence, Pierre a été très actif sur le page Facebook de la fondation Ironhearth. Ce groupe international de soutien aux personnes qui ont des maladies du coeur - la première cause mondiale de mortalité - est axé sur la remise en forme, et Pierre s'est senti chez lui dans cette communauté en ligne. 
Durant trois mois, il a envoyé des messages d'encouragement aux membres de groupe, a «liké» leurs victoires, a partagé des articles sur les maladies cardiaques, et a conversé sur Facetime avec certains de ses camarades de coeur. 
De son côté, Pierre a reçu beaucoup d'infos utiles et a même discuté au téléphone avec un chirurgien cardiaque du Mississippi à qui il avait posé des questions sur le forum de la fondation. Il a aussi reçu des membres plusieurs tapes dans le dos virtuelles. 
«Bien que nous soyons séparés par de grandes distances et des océans, je crois qu'il y a une chose qui nous unit, a-t-il écrit en anglais à ses lointains complices. Nous ne voulons pas être définis par une maladie cardiaque et nous ferons tout ce qui est sous notre contrôle pour maintenir un style de vie actif.»
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Pierre Gagnon aux soins intensifs, 24 heures après sa chirurgie
Quand on traverse une épreuve, les gens nous disent souvent : «prends soin de toi», mais jamais «prends soin des autres». Ce serait pourtant un bon conseil.
L'altruisme contribue à nous protéger contre les coups du destin, montre la recherche. Et même quand on est assez chanceux pour esquiver l'infortune, le don de soi amplifie notre bien-être.
Un tas de philosophes et d'écrivains l'avaient deviné. Shakespeare a par exemple écrit : «La bonté fait du bien à celui qui donne et à celui qui reçoit». Mais jusqu'à tout récemment, la science n'avait pas vérifié s'il y avait un lien de cause à effet. 
La chercheuse américaine Sonja Lyubomirsky et ses collaborateurs ont été les premiers à le faire au début des années 2000. Ils ont demandé à des participants d'accomplir cinq bonnes actions par semaine pendant six semaines. Le premier groupe pouvait le faire quand il le voulait et le second seulement lors d'une journée fixée à l'avance (le lundi, mettons). 
Chaque dimanche soir, les participants rendaient leurs «bulletins», où ils indiquaient leurs bonnes actions, quand ils les avaient effectuées et envers qui. L'ampleur de leurs «B.A.» variait beaucoup : payer un sundae, laver la vaisselle, donner du sang, rendre visite à une personne malade, régler un bogue informatique, prêter sa voiture, donner de l'argent à un sans-abri, remercier un professeur, etc. 
Les participants en ont tiré un «surcroît évident de bonheur», note Lyubomirsky dans son livre Comment être heureux et le rester. Toutefois, seuls ceux qui devaient regrouper leurs bonnes actions en une seule journée ont vu une différence. Ceux qui les avaient disséminés à travers la semaine n'avaient pas l'impression de rendre plus de services que d'habitude. 
Ça ne veut pas dire qu'il faut regrouper toutes vos B.A. le lundi, note la professeure l'Université de Californie. Mais seulement qu'il faut vous débrouiller pour que votre générosité soit plus saillante qu'à l'ordinaire dans votre mémoire. Et pour ça, la variété est aussi importante. 
Les participants qui devaient toujours reproduire les mêmes actions voyaient leur niveau de bonheur régresser après trois semaines, et revenir au bercail à la fin de l'étude. La B.A. était devenue une corvée. 
Pierre Gagnon, lui, trouvait dans la page Facebook des coeurs de fer un rappel fréquent qu'il contribuait à une cause plus grande que lui-même. 
«Dès lors que nous offrons notre soutien moral ou concret, nous oublions de ressasser nos propres problèmes : notre attention se déplace sur autrui», écrit Lyubomirsky.
Le 9 avril, Pierre a recommencé à rouler. «Je ne me souviens pas d'avoir eu d'aussi bonnes sensations sur un vélo en début de saison», a-t-il écrit au bas d'une photo de lui sur Facebook, le visage plus rayonnant que le soleil de printemps. 
Mardi, il est parti au travail comme toute la famille et a retrouvé ses collègues du ministère des Transports. Il était très content de retrouver une «vie normale». 
La relâche qu'il a dû imposer à son corps lui a fait réaliser à quel point l'engagement social le rendait heureux. «Je n'aime pas être spectateur et ne rien faire», m'a-t-il écrit.
Pierre est maintenant «ambassadeur du coeur» à la Fondation de l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. 
Récemment, il a aussi été intrigué par un envoi postal de la Ville de Québec. Le feuillet indiquait que son conseil de quartier avait besoin de membres.
Pierre a soumis sa candidature. Il espère être élu.