Depuis le milieu des années 90, Caroline Parent collectionne une panoplie d'objets liés aux Backstreet Boys.

Backstreet Boys, mecs plus ultra

CHRONIQUE / Caroline pèse sur play. Une vidéo des Backstreet Boys s'anime sur son téléphone. On y voit les cinq membres du groupe, sur la scène du Centre Bell, poussant le refrain d'un des plus indélogeables vers d'oreille de l'histoire des boys band.
«Quit playin' games with my heart/Before you tear us apart.../Quit playin' games with my heart/I should've known from the start...»
Pendant un instant, on se croirait à l'apogée du groupe tellement les cris sont aigus. Mais quand la caméra zoome un peu, on voit bien que leur air de jeunesse n'était pas éternel. 
Oui, après deux décennies d'adulation et 130 millions d'albums vendus, Nick Carter, Brian Littrell, Kevin Richardson, AJ McLean et Howie Dorough ont vieilli. Mais dans le coeur de Caroline, ils n'ont pas pris une ride. 
«Tu vois, là, en arrière de Nick, sur la scène?» me dit-elle en pesant sur pause. «C'est moi.»
Avec une quinzaine d'autres fans, elle est assise sur une estrade d'où elle a une vue plongeante sur la nuque de Nick, mais aussi de Brian, son préféré. 
Elle avait payé 600 $ pour ce privilège : deux tounes sur scène avec le quintette floridien, une place d'avant-scène et des photos d'après spectacle avec eux.
Elle aurait aimé revivre cette expérience, dimanche, au Festival d'été de Québec, mais ce n'est pas monnayable au FEQ. Elle rêve qu'un des membres du groupe la pointe dans la foule et la fasse monter sur scène ou, encore mieux, l'invite en coulisses après le concert.
Caroline a 35 ans et elle est fonctionnaire. Elle trippe sur les Backstreet Boys depuis qu'elle les a vus danser et faire du lipsync à l'émission Bouge de là, à MusiquePlus, en 1996.
Elle possède 50 cd des Backstreet, toutes les cassettes vidéo de leurs spectacles ou apparitions télé, 14 t shirts de tournée et des centaines d'articles comme de sacs, des autocollants, des aimants, des casse-têtes, des foulards, des macarons, des jeux de société, des calendriers ou des figurines. 
Et ça, c'est sans compter les 14 cartables où elle a soigneusement consigné des coupures de magazine au sujet de son groupe fétiche. 
Elle n'a raté aucune tournée des BSB, a poireauté après les concerts dans l'espoir d'obtenir un autographe et ne compte plus les fois où elle a essayé de trouver leur hôtel pour leur demander une photo à la sortie. 
Maintenant, elle voyage pour les voir. Elle s'est rendue à Hollywood en 2013 pour le dévoilement de leur étoile sur le Walk of Fame et a vu leur plus récent spectacle à Las Vegas en mars, où elle a pris une photo avec le groupe. Sur le cliché, Nick tient un drapeau du Québec et les quatre autres gars des ballounes avec des fleurs de lys et des feuilles d'érable. 
Caroline le sait : aux yeux du bien du monde, ce genre d'infatigable passion pour les Backstreet Boys est épouvantablement kétaine, voire préoccupante pour la santé mentale. 
«Je te mentionne à nouveau que je suis très saine d'esprit, a-t-elle cru bon de me préciser par courriel. Les aimer me donne beaucoup de joie dans ma vie.»
Si elle avait été fan des Beatles, personne ne s'en serait inquiété, m'a-t-elle fait valoir. Mais fan d'un boys band à 35 ans? Ah, elle est sûrement un peu folle... 
En français, le «fanatisme» a une connotation péjorative. Or, c'est un phénomène vieux comme la musique, aussi étrangement humain que cette habitude qu'ont les gens de se rassembler en tapon pour chanter et danser pendant qu'un groupe s'excite sur une scène. 
À divers degrés, nous possédons tous cette inclination pour l'adulation. Certains l'ont plus que d'autres. Et ce n'est pas juste avec la musique. Pensez aux fanatiques de sports, à ces gars qui suivent méticuleusement les statistiques de leurs joueurs favoris ou dont l'humeur varie au gré des performances de leur équipe. Est-ce que quelqu'un s'inquiète pour eux? 
Pas vraiment. Mais la tentation de «pathologiser» le fanatisme féminin pour de jeunes artistes masculins semble récurrente, peu importe l'époque. 
Au milieu du 19e siècle, le compositeur hongrois Franz Liszt était une sorte d'Ed Sherran ou de Harry Styles. Ses concerts provoquaient l'hystérie des demoiselles. Elles s'époumonaient dès ses premières notes au piano, tentaient de le toucher et collectionnaient toutes sortes d'objets lui ayant appartenu, même ses vieux bouts de cigares. 
Scandalisé par cette idolâtrie, l'essayiste allemand Heinrich Heine avait appelé ce phénomène la Lisztomanie». 
Sautez dans les années 60, et apparaît la Beatlemanie, avec des fans qui martyrisent leurs cordes vocales, des sièges mouillés et des évanouissements. 
Dans un célèbre essai paru dans le New Statesman, un journaliste se moqua : «Celles qui affluent autour des Beatles, qui crient hystériquement, dont les visages vacants clignotent sur l'écran du téléviseur, sont les moins fortunées de leur génération». 
Les Backstreet Boys ont engendré leur propre «manie». Et leurs fans ont subi le même genre de mépris que celles de Beatles. Tout comme celles des N'Sync ou de One Direction aujourd'hui. 
Les fans de boys band sont perçus comme les proies d'une manigance commerciale, de groupes préfabriqués qui titillent leurs émotions pour leur faire cracher des dollars. 
Alors, imaginez à quel point c'est bien vu quand on reste accroché aux Backstreet Boys pendant plus de vingt ans comme Caroline. 
«Il faut que je fasse un genre de coming-out», m'a-t-elle dit quand je suis allé la rencontrer dans son condo de Vanier. «Mais pour moi, c'est une passion comme une autre.»
Parfois, le fanatisme peut toutefois devenir maladif. Quand une personne devient tellement obsédée par une star qu'elle en souffre et que sa vie sociale en pâtit, c'est un signe de pathologie. Des chercheurs ont appelé ça le «syndrome du culte de la célébrité» et ont inventé des tests pour le déceler. 
Les gens doivent par exemple se demander si «je considère ma célébrité préférée comme mon âme soeur» ou «si quelqu'un me donnait 1000 $, je considérerais de le dépenser pour une napkin utilisée par ma célébrité favorite». 
Ce trouble obsessionnel ne touche toutefois qu'une infirme portion des fans et s'accompagne souvent d'autres troubles comme la dépression majeure, la bipolarité ou la schizophrénie.
Caroline Parent en compagnie des Backstreet Boys à Las Vegas
Refuge adolescent
Autrement, même les fans les plus dévouées sont tout à fait saines d'esprit. Leur affection pour les boys band serait davantage le résultat des turpitudes de l'adolescence. 
À cet âge, de nombreuses ados sont mal à l'aise avec leurs corps et inconfortables avec les gars. Le chanteur pop est beau et sexy, mais surtout, il n'est pas menaçant sexuellement. Une ado peut s'amouracher de lui, «mais parce qu'il a l'image de pureté et de douceur, elle n'a pas besoin d'imaginer la pression d'avances sexuelles affirmées envers lesquelles elle n'est pas prête», écrit Mitch Prinstein, un psychologue spécialiste de l'adolescence, dans Psychology Today
«Il chante sur l'amour inconditionnel et l'acceptation, le dévouement et la romance. Pour la jeune fille instable qui se dérobe à son apparence, c'est de la musique à ses oreilles», poursuit Prinstein. 
Au secondaire, «j'étais pas à l'aise avec mon corps, j'avais peur des gars», dit Caroline. Elle n'avait pas non plus envie de faire la fête, de boire de la bière et de fumer des joints comme certaines camarades de classe. 
Les Backstreet Boys, «je me suis réfugiée là-dedans, ça faisait mon affaire», dit-elle. Pendant près de 200 jours d'affilée, elle a porté un t-shirt du groupe pour dormir. Mais elle ne le revêtait jamais à l'école, pour ne pas se faire niaiser. 
Caroline sort maintenant avec un chum qui accepte son adoration des Backstreet Boys et qui la regarde amoureusement quand elle décrit ses souvenirs, ou la voit sur une vidéo du Centre Bell, radieuse derrière Nick Carter.
Avec le temps, Caroline a aussi appris à assumer sa passion persistante pour ce groupe qui a marqué son adolescence. Plus question de rougir. Sauf peut-être dimanche, si elle monte sur scène.