Selon des études scientifiques, les réseaux sociaux, les sites de streaming, les textos et les courriels peuvent nous titiller le cerveau au point où l'on ressent un manque quand on n'a pas allumé notre téléphone depuis un bout de temps.

Accros aux écrans

CHRONIQUE / Steve Jobs voulait que tout le monde possède un iPad, sauf ses enfants.
Dans le cottage de briques où le fondateur d'Apple habitait avec sa femme, son fils et ses deux filles en Californie, la tablette électronique était inaccessible à la marmaille.
«Ils ne l'ont pas utilisée», avait répondu Jobs à un reporter qui lui demandait si sa progéniture appréciait le iPad. «Nous limitons la quantité de technologie que nos enfants utilisent à la maison.»
Jobs avait fait cette étonnante confession à Nick Bilton, un journaliste techno du New York Times, à la fin 2010. Dans les années qui ont suivi, Bilton a croisé de nombreux autres bonzes de la Sillicon Valley qui avaient aussi adopté des politiques technologiques très strictes dans leur maisonnée.
Au lieu des tablettes, Evan Williams, un des fondateurs de Twitter, a mis des centaines de livres (en papier) à la disposition de ses enfants, qui peuvent les prendre et les lire n'importe quand.
Chris Anderson, ancien rédacteur en chef de Wired, fondateur de TED Talks et maintenant à la tête d'un fabricant de drones, a mis une limite de temps et un contrôle parental sur tous les appareils de sa maison, suscitant la grogne de ses cinq rejetons, âgés de 6 à 17 ans.
«C'est parce qu'on a été aux premières loges pour voir les dangers de la technologie, a-t-il justifié. Je les ai vus pour moi-même, et je ne veux pas que ça arrive à mes enfants».
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Je me souviens d'avoir été sonné quand j'ai lu cet article en 2014. C'est en partie grâce à lui que mes filles ne savent toujours pas le code du iPad. 
Cette semaine, j'ai recroisé cette histoire dans l'intro d'un livre qui a fait grand bruit aux États-Unis depuis sa sortie au début du mois. Dans Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked, le psychologue social Adam Alter explique que les Steve Jobs de ce monde se méfient de leurs propres joujoux, car ils savent à quel point ils sont addictifs. 
Le bouquin d'Alter, qui est professeur de marketing à l'Université de New York (NYU), repose d'ailleurs sur l'idée que de plus en plus d'humains sont dépendants aux technologies numériques. 
Notre vision de l'addiction, argumente-t-il, est souvent limitée à des substances - alcool, tabac, drogue, médicaments. Mais il existe une autre catégorie d'addiction qui passe sous le radar : les addictions comportementales. 
Ici, il n'est pas question de l'ingestion d'une substance, mais d'une compulsion qui nous conduit à répéter un comportement qui nous empoisonne l'existence. Certaines de ces compulsions, comme le gambling ou le sexolisme, sont connues depuis longtemps. Mais d'autres, comme la télégloutonnerie (binge-watching), la dépendance aux jeux vidéo ou au téléphone intelligent, sont relativement récentes.
Alter cite les travaux de la neuroscientifique Claire Gillian, de l'Université Cambridge, qui a montré que de simples comportements peuvent stimuler les mêmes aires cérébrales que la cocaïne ou l'héroïne. Les réseaux sociaux, les sites de streaming, les textos et les courriels, semble-t-il, peuvent nous titiller le cerveau au point où l'on ressent un manque quand on n'a pas allumé notre téléphone depuis un bout de temps. 
Dans son livre, Adam Alter discute de l'application Moment, qui permet de recenser combien de temps on est rivés à nos appareils mobiles. Les utilisateurs de l'app estiment qu'ils passent à peu près 90 minutes par jour les yeux sur leur téléphone. En réalité, ils y consacrent environ trois heures quotidiennes, dégainant leur portable une quarantaine de fois par jour.
Tout ceci vous paraît peut-être exagéré. Vos appareils mobiles n'ont pas la mainmise sur vous et vous voyez mal comment ils pourraient vous rendre accros. C'est encore le cas de la majorité des gens, qui savent profiter des bénéfices technologiques sans que ça nuise à leur carrière ou leurs relations sociales. 
Mais je pense qu'Adam Alter a raison quand il nous dit qu'on est de plus en plus nombreux à perdre le contrôle.
Il y a une foule d'exemples autour de nous. Des parents qui ne savent plus quoi faire avec leurs ados qui passent la majorité de leur temps d'éveil à jouer aux jeux vidéo. Des adultes qui vérifient leurs courriels compulsivement, même en dehors du boulot. Des gens qui déroulent leur fil Facebook ou Instagram des dizaines de fois par jour pour avoir leur dose de likes
Dans son livre, Alter interviewe notamment un «éthicien du design» qui lui dit que le problème, ce n'est pas que les gens manquent de volonté; c'est qu'il y a «des milliers de personnes de l'autre côté de l'écran» dont le travail est de briser notre volonté.   
Steve Jobs comprenait ça. Son biographe, Walter Isaacson, a confirmé au journaliste Nick Bilton que l'inventeur du Mac était du genre technophobe à la maison. 
«Tous les soirs, Steve tenait à souper [en famille] à la grande table de leur cuisine, discutant de livres, d'histoire et de diverses choses, a illustré Isaacson. Personne n'a jamais sorti un iPad ou un ordinateur...»