Chronique

Gare à l'après-midi

CHRONIQUE / Si vous allez à l’hôpital pour un examen ou une opération, vous aimeriez sans doute que les médecins et les infirmières se lavent les mains.

Vous le savez, c’est une simple habitude d’hygiène qui peut éviter la transmission d’une pléthore d’infections aux patients et prévenir la propagation de dangereuses bactéries comme le C. difficile.

Et pourtant, le lavage des mains continue à faire défaut dans les hôpitaux au Québec et en Occident. Mais j’ai appris quelque chose de nouveau cette semaine : c’est bien pire l’après-midi.

En 2015, des chercheurs américains ont trouvé une manière astucieuse d’étudier le lavage des mains. Dans une trentaine d’hôpitaux, ils ont analysé les données provenant de distributeurs de savon capables de détecter par radiofréquence les puces électroniques des employés.

La distributrice était donc en mesure de savoir quelle infirmière, médecin, technicien, préposé, se lavait les mains, à quel moment et combien de fois par jour. En moyenne, les employés se lavaient les mains… moins de la moitié des fois où ils en avaient l’occasion, même s’ils en avaient l’obligation professionnelle.

Pire, les quelque 4000 travailleurs de la santé étudiés — qui commençaient pour la plupart leurs journées le matin — se lavaient les mains encore moins souvent l’après-midi. La baisse était de près de 40 % par rapport à la matinée.

Ce n’est pas tout. L’après-midi, les patients sont trois fois plus susceptibles de recevoir une dose anesthésique fatale et sont considérablement plus à risque de mourir dans les 48 heures suivant une chirurgie. Il y a aussi un tas d’autres erreurs médicales plus fréquentes l’après-midi. Bref, vaut mieux prendre rendez-vous le matin.

J’ai lu tout ça dans un livre qui vient d’être publié : When : The Scientific Secrets of Perfect Timing, de Daniel H. Pink.

Pink est un ancien rédacteur de discours d’Al Gore. Il a écrit plusieurs best-sellers sur le monde du travail et des affaires. Il a eu le luxe d’employer des chercheurs pour écrire son dernier bouquin, appuyé d’une épaisse section de références scientifiques.

Dans son livre, Pink parle beaucoup de l’influence du moment de la journée sur notre comportement. Et il recoupe une quantité impressionnante d’études qui montrent que l’après-midi est, pour plusieurs raisons, le pire moment de la journée.

C’est vrai pour les mesures d’hygiène et les erreurs médicales dans le milieu de la santé. Ce l’est aussi dans un paquet d’autres domaines et dans nos vies en général.

Par exemple, des chercheurs britanniques ont découvert que les accidents mortels reliés à la fatigue au volant atteignent des sommets deux fois par jour : entre 2h et 6h du matin et entre 14h et 16h l’après-midi. Cette tendance a aussi été constatée dans plusieurs autres pays.

Au travail, c’est pareil. Vous devriez mettre une alarme à 14h55. C’est le moment précis de la journée ou le travailleur typique est le plus improductif, selon une étude britannique.

«Quelque chose se passe durant le creux [de l’après-midi], qui se produit à peu près sept heures après le lever, le rendant plus périlleux que n’importe quel autre moment de la journée», écrit Daniel H. Pink.

Ce qui se passe, c’est un déclin de la vigilance.

Le comportement humain est régulé par une horloge interne que nous ne pouvons pas ajuster. Cette horloge gouverne nos «rythmes circadiens» qui font fluctuer, en l’espace de 24 heures, toute une série de mécanismes biologiques : l’éveil et le sommeil, la température corporelle, la circulation sanguine, les niveaux hormonaux et la vigilance.

Ainsi, en après-midi, notre horloge biologique fait baisser la température de nos corps et nos niveaux de cortisol («l’hormone du stress»). On devient alors beaucoup moins alerte et plus impulsifs. Beaucoup de gens cognent aussi des clous.

Pause ou sieste ?

Daniel Pink souligne que la siesta popularisée par les Espagnols est un antidote efficace au coup de barre de l’après-midi. De dix à vingt minutes — pas plus — suffisent à nous remettre sur le piton.

Une étude menée auprès de contrôleurs aériens a par exemple montré qu’une courte sieste permettait d’aiguiser leur vigilance et de faire grimper leur performance.

Si vous vous voyez mal roupiller au bureau, les pauses sont une bonne alternative, pourvu qu’elles soient assez nombreuses.

Daniel Pink cite DeskTime, une firme spécialisée dans l’analyse de la productivité, qui a déterminé que le meilleur ratio de productivité est de travailler 52 minutes pour 17 minutes de pause. Ce qui voudrait dire entre 5 et 6 pauses par jour.

C’est ce que vous faites ? Moi aussi…

Chronique

Les autres premiers soins

CHRONIQUE / Ils ont rompu au début janvier, après un an et demi d'une relation très compliquée, avec des enfants des deux bords dans le décor.

Après la rupture, Elizabeth* a eu des idées noires. «Je voulais mourir ce matin là, [le] plus fort que j'ai ressenti ça depuis longtemps», m'a-t-elle écrit. 

En cherchant un peu de lumière sur Internet, elle est tombée sur une vidéo de Guy Winch, un psychologue qui pratique dans un cabinet privé de New York et qui a écrit des livres traduits partout dans le monde. 

Sa vidéo Ted Talk, vue plus de 5 millions de fois, porte sur les «premiers soins émotionnels», et Elizabeth s'est reconnue dans le point de vue de Winch. 

Le psychologue déplore un type particulier de favoritisme dont souffre notre société : «Nous préférons notre corps à notre esprit», dit-il. 

Dès l'enfance, on apprend à prendre soin de notre corps. Les gamins savent qu'il faut mettre un pansement sur une blessure pour ne pas qu'elle s'infecte, se laver les mains pour se protéger des microbes, se brosser les dents pour éviter les caries, prendre du sirop pour une toux, des comprimés pour un mal de tête. 

«Nous savons comment rester en bonne santé physique et comment prendre soin de nos dents, n'est-ce pas?, dit Guy Winch. Nous savons le faire depuis que nous avons cinq ans. Mais que savons-nous faire pour notre santé mentale? En fait : rien». 

Or, demandez à un adulte comment composer avec le rejet, la solitude, l'échec, le deuil, la faible estime de soi, le traumatisme, la rumination, la culpabilité, et vous devriez voir un point d'interrogation se dessiner sur son front. Demandez conseil et votre interlocuteur risque d'être aussi embêté que vous et vouloir changer de sujet.

C'est dommage, remarque Winch, parce que les blessures psychologiques sont plus fréquentes que les blessures physiques, et qu'on sait très mal les soigner. 

Dans sa vidéo, le psychologue raconte qu'il a déjà reçu dans son bureau une dame qui, après 20 ans de mariage et un divorce très pénible, était enfin prête pour son premier rendez-vous galant. 

Elle avait rencontré le type en ligne, il avait l'air d'être sympathique, d'avoir réussi dans la vie, et d'être sous son charme. La dame était donc très excitée, elle avait acheté une nouvelle robe, et ils se sont rencontrés dans un bar chic pour prendre un verre. 

Au bout de dix minutes, le gars s'est levé, et il a dit : «Je ne suis pas intéressé.» Puis il est sorti. 

«La dame avait si mal qu'elle ne pouvait pas bouger», poursuit Winch. Elle a appelé un ami, qui lui a répondu : «Bah, tu t'attendais à quoi? T'as un gros cul, t'as rien d'intéressant à dire, pourquoi un bel homme, un homme qui réussi comme lui, aurait envie de sortir avec une looser comme toi?» 

Le hic, c'est ce que ce n'était pas un ami qui était aussi cruel envers elle. Mais la dame elle-même, qui se disait toutes ces méchancetés.  

Vous le savez comme moi, elle est loin d'être la seule à réagir comme ça. La plupart des gens s'auto-flagellent de la sorte lorsqu'ils sont rejetés, dit Winch. C'est pourtant illogique. Notre amour-propre est déjà meurtri, pourquoi on se torture encore plus?  

«On ne se dirait pas, après s'être coupé le bras : "Ah, je sais! Je vais prendre un couteau, voir jusqu'où je peux aller avec cette coupure", illustre le psychologue. Mais c'est ce qu'on fait toujours avec les blessures psychologiques.» 

Auto-compassion

Des dizaines d'études montrent pourtant que lorsque notre amour-propre est au plus bas, c'est n'est pas le temps de se taper dessus, dit Winch. Au contraire, traitez-vous avec la même compassion que vous attendriez d'un vrai, bon ami — avec de l'«auto-compassion». 

Cette semaine, je lisais d'ailleurs un article à propos de la recherche sur sujet sur le site de Greater Good Magazine, de l'Université Berkeley. L'article disait que les gens qui font preuve de compassion envers eux-même plutôt que de se critiquer rebondissent mieux après un échec. 

Ils se disent qu'ils peuvent s'améliorer, corriger leurs erreurs et se réaligner pour atteindre leurs buts après avoir dévié de leur trajectoire. En revanche, l'autocritique est liée à la procrastination, au stress et à la rumination.

Guy Winch croit que l'auto-compassion devrait notamment faire partie d'une bonne hygiène émotionnelle. Et qu'on ne devrait pas hésiter à aller voir un psychologue quand l'hygiène ne suffit pas.

En regardant la vidéo de Winch durant cette sombre matinée du début janvier, Elisabeth a été marquée par l'exemple de la dame divorcée qui s'est fait repousser dans un rencard. «Tout ce qu'elle se dit d'elle-même, la violence qu'on a envers nous-même alors qu'on n'aurait jamais cette violence envers quelqu'un d'autre»... m'a-t-elle écrit. 

Elle a vu sa psychologue ce matin-là. «Au même titre que si j'avais des douleurs ou des éruptions, j'irais voir un médecin. Mais ça m'a pris 30 ans à comprendre ça.»

*Le nom d'Elizabeth a été modifié pour préserver son identité

Marc Allard

Les cartes de Noël perdues

CHRONIQUE / Julie Pilon marchait vers chez elle, au centre-ville de Québec, lorsqu’elle s’est aperçue qu’il lui manquait un sac.

L’enseignante en première année avait terminé sa journée à l’école du Boisé, à Charlesbourg, et avait décidé de ramener à la maison les cartes de Noël que ses élèves avaient mis un après-midi à fabriquer et à décorer. 

Consciencieuse, elle voulait corriger les fautes avant que les souhaits soient transmis à une résidence pour aînés. Mais sur le chemin du retour, elle s’est rendu compte qu’elle ne tenait plus le sac de plastique dans lequel elle avait rangé les cartes. 

Mme Pilon avait beau chercher, retrouver le précieux fourre-tout dans la neige le lendemain d’une tempête était une entreprise ardue. Rien à faire, les cartes étaient disparues. 

Durant la soirée, l’enseignante s’est sentie très coupable. Elle s’est réveillée en plein milieu de la nuit et n’a pas été capable de se rendormir. Imaginez le cauchemar pour un prof : perdre les cartes de Noël de 20 enfants. 

Entre-temps, quelqu’un a retrouvé le sac de plastique et l’a déposé dans la boîte à livres de l’escalier Badelard, qui relie les quartiers Saint-Roch et Sant-Jean-Baptiste. En jetant un coup d’œil dans la boîte, une maman qui allait reconduire ses enfants le lendemain matin a remarqué le paquet de cartes perdues. 

Croyant qu’elles appartenaient à d’autres élèves de l’école primaire Saint-Jean-Baptiste, elle les a déposées au secrétariat. La secrétaire a vérifié auprès des enseignants : non, les cartes n’avaient pas été confectionnées dans l’école. 

Elle a ensuite appelé deux commissions scolaires pour savoir si une école avait rapporté des cartes de Noël perdues. La première a dit non, pas nous... Puis la commission des Premières Seigneuries a vérifié... 

C’était eux, les coupables. Ou plutôt, c’était Julie Pilon, à l’école du Boisé, qui se demandait comme elle allait annoncer la disparition à sa classe. 

«Finalement, les cartes ont pu se rendre!» se réjouit-elle. Elles ont été livrées comme prévu dans la résidence pour personnes âgées. 

Mme Pilon n’a jamais su qui avait sauvé les cartes de la neige. Mais elle a appris le nom de la maman qui les ramenées au chaud dans une école. 

Pour la remercier, elle lui a acheté un bon d’achat dans une librairie. Elle a trouvé son adresse et est allée déposer quelque chose dans sa boîte aux lettres.  C’était une carte de Noël. 

***

Dans les prochains jours, vous lirez beaucoup de revues de l’année. Vous allez revisiter plusieurs tragédies, et il vous restera peut-être un souvenir amer de 2017. Mais cette petite histoire de cartes de Noël montre qu’il y a aussi beaucoup de bonté autour de nous. Il faut juste s’arrêter pour la remarquer.

Un joyeux Noël et une bonne année à tous! On se revoit début janvier.

Chronique

Trouvez le noyau

CHRONIQUE / Quand je suis arrivé à Québec, il y a douze ans, j'ai été très impressionné par un pâté chinois.

Ma coloc avait pilé les patates, fait revenir les oignons et la viande et étalé une couche de maïs doré entre les deux. Une demi-heure plus tard, un joyau trois couleurs sortait du four — et je me régalais. 

J'avais une bonne raison d'être ébloui : à 23 ans, je savais à peine cuire des pâtes.

J'ai beaucoup cuisiné depuis. Avec DiStasio d'abord, puis Jamie Olivier, Mark Bittman, Ricardo, Danny St Pierre, Grace Young et, mon préféré, Yotam Ottolenghi.

Je suis passé à travers des centaines de recettes. Et, aujourd'hui, je ne suis pas gêné de faire un pâté chinois ou de recevoir pour Noël. En même temps, oui, je suis un peu gêné, parce qu'après tout ce temps dans la cuisine, je ne sais que faire ça, des recettes.

Enlevez-moi mes livres, et je deviens un peu nerveux. Mes classiques? Ceux que je peux mitonner sans une liste d'ingrédients et d'étapes préétablies ? Je peux les compter sur les doigts de la main.

Ç'aurait pu durer longtemps comme ça. Mais j'ai eu une sorte de déclic en tombant sur un article du magazine The Atlantic dans lequel l'auteur se désole que la majorité des gens apprennent à cuisiner en suivant des recettes.

«Pour toute leur précision et leur exhaustivité, les recettes sont de piètres enseignantes, écrit Joe Pinsker, un collaborateur du magazine. Elles vous disent quoi faire, mais vous disent rarement pourquoi le faire».

«C'est comme si on essayait d'apprendre une langue uniquement en copiant les phrases des autres, au lieu d'apprendre la grammaire et le vocabulaire nécessaires pour faire ses propres phrases», ajoute-t-il.

Bon, ce genre de réflexion m'avait quand même traversé l'esprit quand j'ai entendu Daniel Vézina, aux Chefs!, rabattre les oreilles de sa brigade avec les techniques de base.

Mais curieusement, c'est en lisant l'article de The Atlantic que j'ai réalisé à quel point j'apprenais à pas de tortue avec mes maudites recettes.

Le principe du 80/20

C'est souvent comme ça dans la vie. On passe beaucoup de temps à faire des efforts pour peu de résultats. Mais parfois, de petits efforts rapportent gros.

Dans les années 1790, l'économiste italien Vilfredo Pareto avait remarqué que 80% des terres en Italie appartenaient à 20% de la population. Beaucoup plus tard, un ingénieur et consultant en management nommé Jospeh Moses Muran a constaté qu'une entreprise pouvait grandement améliorer la qualité d'un produit en se concentrant sur quelques problèmes essentiels.

Son «principe de Pareto» — selon lequel 80 % des résultats sont le résultat de 20 % des causes — a eu beaucoup d'échos au Japon. Le «Made in Japan» est devenu un symbole de qualité et a contribué à faire de cet archipel une puissance économique mondiale.

Par la suite, le principe du «80/20» a été constaté dans plusieurs autres domaines. L'auteur Richard Koch en recense plusieurs dans son livre «Le principe 80-20».

Les gens portent 20 % de leurs vêtements 80 % du temps. Les entreprises génèrent 80 % de leurs revenus avec 20 % de leurs produits ou de leurs clients. Sur la route, 20 % des délinquants causent 80 % des accidents, etc.

Vous en doutez ? Peut-être que la proportion réelle dans votre garde-robe, votre entreprise, ou sur les routes est différente, effectivement. Mais le ratio 80/20 est une approximation. Ça peut être 70/30; 85/15 ; 99/1, peu importe.

Vous comprenez l'idée : une petite partie de nos efforts donne la majorité des résultats. Ce qui, à l'inverse, veut dire que la plupart de nos efforts ne servent pas à grand-chose...

La solution ? Trouvez le noyau.

Prenez les langues. Au 19e siècle, le Britannique Isaac Pittman, qui a inventé une méthode de sténographie, a remarqué que 700 mots de la langue anglaise — et leurs dérivés— comptaient pour environ les deux tiers des mots utilisés dans les conversations quotidiennes.

Alors, si vous avez un minimum de temps et d'énergie à consacrer à l'apprentissage de la langue anglaise, vous êtes mieux de vous concentrer sur ce noyau de 700 mots. Le même principe s'applique à n'importe quelle autre langue, d’ailleurs.

Pour cuisiner, je me suis récemment tourné vers un livre intitulé Salt, Fat, Acid, Heath (seulement en anglais, désolé) qui résume la cuisine en quatre éléments : sel, gras, acide, chaleur.

L'auteur, Samin Nosrat, est une ancienne chef du réputé restaurant Chez Panisse, près de San Francisco. Elle consacre un chapitre à chacun des quatre éléments et propose ensuite des recettes pour appliquer les principes enseignés.

C'est fou le plaisir que j'ai eu cette semaine à comprendre la science des émulsions et à secouer ma vinaigrette dans un pot Masson.

Je ne deviendrai pas un chef demain matin. Mais au moins j'ai l'impression d'avoir trouvé le noyau de la cuisine, ou en tout cas un certain savoir-faire qui me permettra d'improviser avec ce qui reste dans le frigo. Sans recette, je vous jure.

Chronique

Le piège de la confiance en soi

CHRONIQUE / Il n’a pas perdu de temps. Dès sa première année d’études en médecine, il a commencé à boire beaucoup d’alcool au quotidien.

Parmi les brillants étudiants qui l’entouraient en classe, il avait l’impression d’être un imposteur. Et le doute revenait cogner chaque fois qu’il ouvrait une de ses livres d’anatomie, de physiologie ou de biochimie. Alors il les refermait.

Pendant ses deux premières années de médecine, il a raté tous ses examens. Mais le comble du déshonneur est survenu en troisième année, lorsqu’il a dû être transporté à l’hôpital pour une intoxication à l’alcool. 

«La honte que j’ai ressentie a été terrible, mais pas autant que ma gueule de bois», raconte le gars en question, qui s’appelle Russ Harris. 

Vous serez peut-être étonnés d’apprendre qu’il est finalement devenu médecin, puis psychothérapeute et qu’il est aujourd’hui une des figures le plus connues d’une thérapie de plus en plus reconnue par les scientifiques et les cliniciens — l’ACT, la thérapie d’acception et d’engagement. 

Les livres de Harris se retrouvent dans la section croissance personnelle des librairies. Vous auriez le droit de vous méfier, mais vous ne devriez peut-être pas. 

Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain et chroniqueuse à Medium Large, avait ainsi décrit un de ses bouquins, Le piège du bonheur, dans La Presse :

«Si jamais vous souffrez trop de «beurk» et de «ma vie ne vaut rien», lisez ce livre. C’est un des meilleurs livres scientifiques écrits pour le public que j’ai lus depuis très longtemps. On y apprend que les émotions négatives — tout comme la douleur — sont essentielles pour notre survie et qu’il faut arrêter d’avoir peur d’avoir des émotions négatives».

J’ai envie de faire le même éloge d’un autre de ses livres, Le grand saut, de l’inertie à l’action, un livre sur la confiance en soi — ou, plutôt, sur son piège. 

Dans l’introduction, Harris revient sur ses années d’abus d’alcool alors qu’il étudiait en médecine et explique qu’il sentait le besoin de boire pour combler son manque de confiance en lui. 

Ce n’était d’ailleurs pas juste à l’université : à moins d’être ivre, il n’osait jamais inviter une fille à sortir. Et quand il réussissait à se faire une blonde, il mettait fin à la relation au bout de deux semaines. 

«Je me disais que si je rompais rapidement elles n’auraient pas le temps de réaliser combien j’étais «inadéquat» ; autrement dit, je me rejetais avant que quelqu’un d’autre n’ait la chance de le faire», explique-t-il. 

Bref, le gars sait c’est quoi de manquer de confiance en lui. Mais ce qui intéressant, c’est que sa prescription n’a rien à voir avec les balivernes psycho-pop habituelles du genre autosuggestion et affirmations positives recommandées pour affronter nos peurs. 

Non, ce que Russ suggère, c’est d’arrêter de se battre contre la peur et de l’accepter. Et ensuite, de «défusionner» des pensées négatives auxquelles cette émotion est associée. 

La peur n’est pas le problème, explique-t-il. Elle a évolué chez l’espèce humaine pour détecter des menaces dans l’environnement et assurer notre survie. Alors, n’essayez pas de la tasser de là, notre cerveau est câblé comme ça. 

On n’a pas d’emprise sur la peur, mais on peut déterminer l’emprise qu’elle a sur nous en refusant de «fusionner» avec les pensées qui vont avec : l’autodénigrement, les craintes, les jugements, les comparaisons avec d’autres personnes. 

Harris propose donc de «défusionner» de ces pensées négatives. La première étape consiste à remarquer qu’elles sont là et à les observer. Ensuite, on peut leur souhaiter la bienvenue, les chanter dans notre tête ou même les réciter avec une voix ridiculement grave ou aiguë. 

Ainsi, on établit une certaine distance par rapport à notre peur, et elle cesse de nous paralyser. «La véritable confiance en soi n’est pas l’absence de peur, écrit Harris ; elle découle plutôt d’un rapport transformé par rapport à la peur». 

Concrètement, disons que vous êtes terrorisé à l’idée de vous exprimer devant un public, comme c’est le cas de bien de gens. Vous voyez le lutrin sur scène, vous sentez monter la peur, votre respiration s’accélère, votre pouls augmente, vos poils se dressent, vos mains sont moites.

Pendant ce temps, votre esprit vous dit : ah non, tu vas oublier ton texte, tu vas trébucher sur des mots, tu vas être plate, tu vas avoir l’air fou devant un paquet de monde. 

Les disciples de l’autosuggestion vous conseillerait de vous dire : je suis capable !, je vais y arriver !, je suis le meilleur ! Harris, lui, suggèrerait de remercier votre esprit pour ses commentaires très aidants. 

Russ Harris répète je ne sais plus combien de fois dans son livre que c’est un piège de penser qu’on doit se sentir confiant avant d’agir. En fait, c’est le contraire qui se produit. C’est quand on agit qu’on développe de la confiance en soi.

À la radio de CBC, je me souviens d’avoir entendu une entrevue avec un comédien au théâtre qui disait qu’il offre toujours à sa peur une place en première rangée. Il l’incarne dans une forme humaine et la salue mentalement avant de monter sur scène. Elle le regarde durant toute la pièce, sans jamais quitter son siège.

Et à la fin, si je me souviens bien, elle l’applaudissait. 

Marc Allard

Toi, créatif?

CHRONIQUE / J'ai un ami qui travaille dans un gros ministère. Récemment, il a passé une entrevue pour un nouveau poste et on lui a posé une question très déstabilisante, semble-t-il, pour un fonctionnaire.

Es-tu créatif?

«Ehhh... ben oui», a-t-il bredouillé. Mais quand on lui a demandé comment il avait utilisé cette créativité au boulot, il n'a pas trop su quoi dire.

«Je suis fonctionnaire, calvaire. Comment tu veux que je sois créatif?» a-t-il eu envie de lui dire.

Il blaguait à moitié. Mais c'est drôle, quand même, à quel point la créativité peut être stéréotypée.

La plupart des gens associent spontanément la créativité aux sept arts. Si vous connaissez un architecte, un sculpteur, un peintre, un comédien, un musicien, un écrivain ou un cinéaste, pas de doute, il est créatif.

Mais un gars qui travaille chez General Electric (GE)?

Ça se peut. Je vous jure. Et c'est le meilleur exemple de créativité qu'il m'ait été donné de lire.

***

C'est l'histoire de Doug Dietz. Ce vieux routier de General Electric travaillait depuis deux ans et demi sur machine d'imagerie par résonance magnétique lorsqu'il a eu l'occasion de la voir installée dans un hôpital.

Sur place, Doug a demandé à une technicienne ce qu'elle pensait de sa formidable machine. Mais elle lui a demandé d'attendre dans le couloir, le temps qu'une jeune fille frêle s'avance en tenant bien la main de ses parents, les larmes aux yeux. Elle allait passer 30 minutes dans un étroit tunnel à écouter des bruits inquiétants.

La technicienne a finalement dû appeler un anesthésiste. Et Doug a appris que jusqu'à 80 % des enfants passaient l'IRM sous sédation. C'était loin de ce qu'il souhaitait. L'ingénieur a alors décidé de repenser sa machine — ou, plutôt, l'expérience de la machine du point de vue d'un enfant.

Il a observé des marmots dans une garderie, a jasé avec des pédiatres et a consulté un musée pour enfants. Puis, il s'est remis au boulot et a fait de sa machine un bateau pirate digne d'un parc d'attractions, avec une grande roue de capitaine et le décor naval qui va avec.

Les médecins disent aux enfants qu'ils vont naviguer à l'intérieur du bateau de pirate et devront rester complètement immobiles pendant la traversée. Après le voyage, ils peuvent ramasser un petit trésor de pirate de l'autre côté de la pièce.

Résultat ? Le nombre d'enfants sous sédation pendant l'IRM est passé de 80 % à 27 %. Un jour, dans la salle du «bateau de pirate», Doug Dietz a croisé une fillette qui tirait le chandail de sa mère. Qu'est-ce qu'il y a ?», lui a demandé la maman. Et la petite fille a répondu : «Est-ce qu'on peut revenir demain?»

Chronique

Dépasse-toi, moins que rien!

CHRONIQUE / «Whiplash m’a fait penser à mon passage au Conservatoire», m’a dit Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

Le comédien m’a rappelé à l’heure du lunch, entre deux scènes de Like-moi!. J’avais lu son témoignage sur le site d’Urbania à propos de Gilbert Sicotte, suspendu du Conservatoire d’art dramatique de Montréal dans la foulée d’allégations de harcèlement psychologique.

«J’ai souffert de ses techniques d’enseignement, a écrit Philippe-Audrey. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec le traitement qui lui est réservé sur la place publique. Pourquoi? Parce que ce n’est pas un seul prof qu’il faut dénoncer. C’est toute une institution qui cautionnait — encourageait, même — de tels débordements.»

Je lui ai dit que son témoignage m’avait fait penser à Whiplash, ce film sur la relation toxique entre un jeune batteur de jazz et son prof de musique tyrannique. Et même si ses anciens profs ne sont pas allés dans les mêmes extrêmes, Philippe-Audrey a pensé à ce long-métrage quand l’«affaire Sicotte» a éclaté.

«T’es face à des gens qui, de l’extérieur en tout cas, ne te respectent pas […], m’a-t-il dit. Mais en tant qu’étudiants, on s’efforce de leur faire plaisir.»

Whiplash est un exemple flagrant de cette dynamique tordue. De scène en scène, l’élève est écorché par le maître, qui lui crie après, l’insulte et le menace. Mais le jeune batteur, Andrew Neiman, se décarcasse pour lui plaire.

Pourtant, Terence Fletcher — c’est le nom du prof tyrannique — n’a aucun remords. Les grands musiciens ne peuvent être forgés que dans la peur et le tourment, explique-t-il. D’ailleurs, «il n’existe pas deux mots plus dommageables dans la langue anglaise que bon travail [good job]», dit-il à Neiman, qui étudie dans un prestigieux conservatoire de musique new-yorkais.

Au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il y a eu Sicotte, qui sacrait après ses étudiants, leur faisait des commentaires blessants et avait ses moutons noirs, mais il y en a eu des bien plus méchants, soutient Philippe-Audrey.

Chose certaine, l’agressivité verbale de certains profs lui est toujours apparue contre-productive. «Personnellement, je fonctionne beaucoup plus par le positif que le négatif, m’a-t-il dit. Donc, non, je ne pense pas que ça m’ait aidé...»

***

C’est une idée tenace dans le monde artistique et sans doute aussi dans le sport et les affaires que l’agressivité verbale est un bon moyen d’amener les gens à se dépasser.

Remarquez, ce n’est pas entièrement faux. Oui, la colère qu’elle provoque peut nous botter le train à court terme. Ouvrez n’importe quel manuel sur le stress et vous allez lire que cette émotion envoie à notre corps le signal de se mobiliser devant une menace perçue (la partie fight du mécanisme de fight or flight).

Mais lorsqu’elle est subie à répétition, l’agressivité verbale entraîne beaucoup de souffrance émotionnelle. Le problème, c’est qu’elle n’est jamais prise au sérieux comme la souffrance physique.

Après tout, si ça ne saigne pas, t’es pas vraiment blessé… C’est pour ça qu’on entend parfois que les enfants qui subissent de la violence verbale en continu souhaiteraient se faire battre : pour que les autres sachent à quel point ça fait mal.

La recherche suggère d’ailleurs que les blessures de l’âme emprunteraient les mêmes chemins dans le cerveau que les blessures du corps. Pas étonnant, donc, que le harcèlement psychologique ait des conséquences aussi graves que le burnout, la dépression majeure ou même le suicide.

Alors, je vous le demande, même si les cris, les insultes ou les dénigrements répétés entraînent des sursauts de combativité, est-ce que ça vaut vraiment le coup?

De toute façon, on apprend toujours mieux des gens qu’on aime. La recherche, encore elle, montre que les élèves réussissent davantage dans les classes où l’enseignant fait attention à eux. Les classes tyranniques à la Whiplash ont l’effet contraire.

Quand je lui ai demandé s’il avait eu des bons enseignants au Conservatoire, Philippe-Audrey m’a vite parlé de son professeur de son chant, Yves Morin, aimé de tous, semble-t-il.

Les élèves en arts dramatiques sont loin d’être tous doués pour le chant. «Mais Yves nous prend à notre niveau, dit Philippe-Audrey. Il prend des chansons qu’il sait qu’on va pouvoir chanter. Par exemple, moi, il ne m’a pas mis tout de suite dans l’opéra d’Andrea Bocelli…»

«Souvent, aussi, Yves, il n’hésitait jamais à venir nous parler après les cours, juste pour savoir comment on allait», ajoute le comédien.

Tiens donc. En apparence, ces conversations anodines n’ont rien à voir avec le chant. Mais la qualité de la relation entre un prof et ses élèves les prédispose à apprendre.

Alors oui, ça peut faire toute la différence — quoi qu’en pensent les Fletcher de ce monde.

Chronique

La classe de rock

CHRONIQUE / Qu'est-ce qu'un rockeur peut faire pour un gars comme Jonathan ? Il a 17 ans, s'est fait expulser deux fois de son ancienne école secondaire et doit prendre trois pilules par jour pour tempérer son hyperactivité.

Ce serait un candidat prometteur au décrochage scolaire. Mais en ce vendredi après-midi à l'école St-François, à Sainte-Foy, Jonathan ne fait ni des maths, ni du français, ni de l'anglais. Il est assis derrière une batterie électronique et pratique le rythme d'une chanson rock aux accents reggae.

Devant lui, il y a Christopher au micro, Olivier à la basse et Brandon à la console. Ce sont tous des jeunes de 15 à 17 ans qui ont choisi de faire partie d’un projet musical mis sur pied pour les inciter à ne pas lâcher l’école.

Celui qui s’agite en avant et donne les instructions s’appelle Martin Poirier. En temps normal, ce rockeur accompli et amateur de «prog» enseigne l’anglais. Mais l'an dernier, la direction de l'école, en collaboration avec l'organisme Option travail, lui a proposé de lancer une classe de rock — un peu comme l'école du rock de Jack Black, pour ceux qui ont vu le film.

Dans son groupe, Martin accueille une dizaine d'élèves qui sont pour la plupart incapables de jouer un rythme ou un accord, et les amène à composer des chansons et à enregistrer un mini-album.

Ce serait déjà un bon défi dans une école ordinaire, mais St-François n'est pas une école ordinaire. Surnommée «l'école de la dernière chance», cette institution privée scolarise des élèves qui ont souvent de gros problèmes de comportement et se sont fait renvoyer de leur commission scolaire.

C'est le genre d'endroit où on se serait attendu à un encadrement très strict axé sur les matières de base. Mais l'institution valorise beaucoup l'autonomie des élèves et les incite à explorer leurs intérêts pour avoir le goût d’aller à l’école. D'où la classe de rock de Martin.

Le projet exige un savant mélange de fermeté, de bienveillance et de patience de la part du prof. «Mettons que ce sont des après-midi qui demandent beaucoup d'énergie…», dit Martin. Mais les jeunes en redemandent, grisés par les résultats de leurs efforts.

Et souvent, leur taux d’absentéisme chute. Jonathan, par exemple, a séché les cours en moyenne deux jours par semaine dans les dernières années, selon son estimation. Mais il dit qu’il ne s'absente plus depuis qu'il joue de la batterie avec son prof d'anglais.

«Ça nous libère l'esprit», dit Jonathan. «C'est une source de motivation. Ça donne le goût de ne pas lâcher l'école», ajoute son ami Christopher.

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À notre époque de parents hélicoptères, on oublie souvent à quel point les mentors comme Martin sont importants dans la vie d’un enfant ou d’un ado.

Même s’ils ne sont pas là depuis le début comme maman et papa, ils peuvent infléchir la trajectoire des jeunes qu’ils côtoient, parce justement... ils ne sont pas les parents.

Vous l'avez sans doute remarqué, les ados, en particulier, réagissent fortement aux incitations de leurs parents, perçues comme une contrainte à leur liberté. Mais quand c'est un autre adulte qui dit la même chose, on dirait que ça passe mieux...

À l'école, mais aussi à la patinoire, au dojo, dans un cours de ballet ou de guitare, ou même dans un casse-croûte où fiston est responsable de la friteuse, les adultes en position d'autorité ont la marge de manœuvre pour pousser les jeunes en dehors de leur zone de confort.

Ils leur demandent d'accélérer, de se mettre un sourire dans la face ou de trouver une solution à un problème auquel ils n’avaient jamais été confrontés. C'est dans ce déséquilibre que les jeunes grandissent.

Martin, lui, tente d'amener ses apprentis musiciens jusqu'à la composition de chansons et ne se gêne pas pour les critiquer. Moins vite, plus fort, non, ce n’est pas comme ça qu'on joue cet accord. Parfois, les élèves n'aiment pas qu’il corrige leurs erreurs, et ça fait des flammèches.

Mais semaine après semaine, ils ne lâchent pas leur instrument. Et la persévérance que les élèves forgent dans leur classe de rock peut être généralisée à toutes les matières.

Ça vaut aussi pour les activités en dehors de l’école. De nombreuses d'études démontrent que les enfants qui sont investis dans des activités parascolaires s'en sortent mieux que les autres. Ils ont notamment de meilleurs résultats scolaires, une plus grande estime d'eux-mêmes et ont moins de chance de se retrouver dans le trouble.

À l’école ou ailleurs, les adultes qui réussissent le mieux à aider les jeunes sont ceux qui combinent à la fois un haut niveau d'exigence et un haut niveau de soutien, montre la recherche.

Bref, des mentors comme Martin. «Il veut toujours qu'on s'améliore, dit Christopher. Il est capable de te pousser dans le cul, mais en même temps il est toujours là pour t'aider.»

Jonathan n’en pense pas moins. La preuve, il est venu jouer de la batterie vendredi, malgré une blessure à la rotule. Si tout va bien, il devrait bientôt terminer sa quatrième secondaire et a l'intention de persévérer jusqu’à l’obtention de son diplôme.

Qu'est-ce qu'un rockeur peut faire pour lui ? En tout cas, bien plus que de lui apprendre une toune de rock. 

Chronique

C'est facile? Tant mieux

CHRONIQUE / Je déjeunais en famille au resto quand j'ai entendu le «ding» d'un texto. J'ai regardé sur mon téléphone — rien. Ah, je me suis dit, ça ne devait pas être le mien.

Deux minutes plus tard, le même bruit résonne dans mon oreille. Toujours rien. Je commençais à me trouver un peu ridicule, et j'ai mis mon iPhone sur «vibre».

Puis, j'entends encore le «ding» deux autres fois tout près, et je repère les coupables : un homme et une femme assis à deux tables distinctes, avec le même téléphone à la pomme et le même bruit de texto que moi. J'ai failli me lever : pouvez-vous modifier vos réglages?

Mais je me suis calmé les nerfs, et j'ai mangé mon assiette brunch comme si de rien n'était, reprenant la discussion avec mon père jusqu'à ce qu'il ne reste que les quartiers d'oranges dans mon assiette. 

En y repensant plus tard dans la journée, je me suis dit qu'il était peut-être temps que je change le son de mes «SMS». Il y a une quarantaine d'autres options sur le iPhone, dont des sons tragiquement sous-exploités comme «forêt de Sherwood», «printemps» ou «menuet». Pourquoi s'en priver?

Un mois plus tard, me voilà avec un nouveau téléphone, le vieux est mort exténué. Et moi, Sherlock, j'ai remarqué une foule d'autres sons pour les appels, les messages vocaux, les courriels, les publications Facebook, les alertes de calendrier, les rappels! Et vous savez ce que j'ai fait de toutes ces possibilités? E-rien.

Finalement, je suis comme mes voisins de déjeuner. Je refuse de prendre cinq minutes de ma vie pour choisir des sons sur mon cellulaire. Et des recherches montrent qu'une grande proportion de consommateurs font comme moi. Ils choisissent l'option la plus facile, celle que le fabricant a sélectionnée pour eux.  

***

Ç'a l'air banal comme ça, mais cet exemple des sonneries illustre notre puissant penchant pour la facilité. On a beau avoir des tonnes d'options devant nous, on choisit souvent de ne pas choisir.

Alors, imaginez si vous souhaitez changer quelque chose dans votre vie ou dans celle des autres. De grâce, ne rendez pas les choses compliquées. 

Vous souhaitiez ingérer davantage de verdure, remuer votre carcasse plus souvent, roupiller au moins sept heures par nuit ou cesser de procrastiner sur Facebook? La facilité est votre alliée.

Vous voudriez que vos clients craquent pour votre nouveau logiciel, que vos enfants rangent leurs assiettes dans le lave-vaisselle, que les citoyens de votre ville compostent davantage? Rendez-leur la tâche la plus aisée possible. 

Ce n'est pas une question de paresse (en fait, oui, c'est ça), mais de compétition entre nos deux esprits: le rationnel et l'émotionnel.

Le premier veut aller courir, le deuxième ambitionne de faire la patate sur le divan. Le premier aimerait se coucher à 22h, le deuxième veut continuer Game of Thrones. Le premier souhaite manger végé, le deuxième se commande un Big Mac. Le premier a la ferme intention de redonner les pelures à la nature, le deuxième les a mélangées avec les ordures...  

Déjà que c'est dur de résister aux envies de l'esprit émotionnel, il faut donner un coup de main à l'esprit rationnel. Et pour ça, la facilité est votre alliée (voyez, j'ai réécris la même chose).

Concrètement, il y a un moyen très efficace d'y arriver. Et c'est de contrôler votre environnement pour faciliter le comportement que vous voulez adopter.

Mettons que vous vous inscrivez au gym. Il y en a un avec de l'équipement sophistiqué et des entraîneurs diplômés, mais c'est loin de chez vous, faut prendre l'auto et le stationnement est compliqué. L'autre gym possède de vieilles machines, diffuse du boom-boom à tue-tête et les entraîneurs sont plus musclés que qualifiés, mais c'est à deux pas de votre boulot. 

Où est-ce que vous vous abonnez? Si vous ne voulez pas abandonner après trois semaines, le deuxième est la meilleure option. Parce que vous avez le temps de vous rendre dans le vestiaire avant que votre volonté change d'idée. 

Même principe avec la bouffe. Pour être sûr de ne pas manger de cochonneries le soir, il y a un truc très simple: n'en achetez pas. Plus facile de résister à l'appel du sac de chips quand il végète au dépanneur que quand il vous souffle «mange-moi, mange-moi» par la fente de l'armoire.

Et le compost? Il y a quelques années, j'ai essayé le lombricompostage et je pense que mes vers de terre ont souffert de malnutrition. Même si je trouvais ça génial comme moyen de récupérer les matières organiques, c'était bien trop compliqué pour moi, et j'ai lâché.

Maintenant, j'ai une petit contenant à compost près de la poubelle. S'il n'était pas aussi proche, je suis pas mal sûr que mes épluchures se retrouveraient plus souvent dans la boîte à ordures. 

D'ailleurs, c'est sans doute pour ça que le bac brun a autant de succès dans les villes qui l'ont adopté. C'est facile à comprendre, à utiliser et s'intègre très bien à la routine des vidanges. 

Je vous parlais de la démocratie paresseuse la semaine dernière. Pour diminuer l'ignorance politique, peut-être qu'une des voies les plus prometteuses serait justement de rendre les choses plus faciles aux électeurs?

Je pense au succès de la boussole électorale de Radio-Canada, par exemple, un moyen à la fois simple et recherché de savoir où on loge politiquement.

Bon, j'arrête. Mais souvenez-vous: la facilité est votre alliée. Je vous l'avais peut-être déjà dit?

Nous, les humains

La démocratie paresseuse

CHRONIQUE / C'est jour d'élection municipale dimanche, et j'imagine que vous avez profité au maximum de votre droit de vote, ce grand privilège des sociétés démocratiques.

Vous connaissez les noms des principaux candidats à la mairie et dans votre district. Vous êtes au courant — et comprenez — les enjeux importants dans votre ville et dans votre quartier. Vous avez pris le temps de comparer les programmes des partis politiques.

Non, vous n'avez rien fait de tout ça?

Ah ben là, vous ne me surprenez pas.

L'ignorance politique est largement répandue dans les démocraties, ici comme ailleurs. Même que c'est est un «des constats les mieux établis en sciences sociales», écrit un politologue qui est spécialiste de la question*.

Mais ça, tous ceux qui ont regardé les vox pop de Guy Nantel l'avaient deviné.

C'est vrai, la majorité des gens ignorent qui est ministre de quoi, quel palier de gouvernement s'occupe de quelle compétence, quel parti est majoritaire au parlement ou comment fonctionne notre système électoral.

Ce n'est pas parce que les électeurs sont stupides, mais qu'ils sont bien conscients que leurs chances de déterminer le sort du scrutin sont minuscules, alors ils mettent leurs énergies ailleurs.

«La chose la plus difficile à comprendre pour un politicien en exercice est que la plupart des gens, la plupart du temps, ne pensent pas à la politique toute la journée, a déjà dit l'ancien premier ministre britannique, Tony Blair. Ou s'ils le font, c'est avec un soupir..., avant de recommencer à s'inquiéter des enfants, des parents, de l'hypothèque, du patron, de leurs amis, de leur poids, de leur santé, du sexe et du rock 'n' roll ... Pour la plupart des gens normaux, la politique est un brouillard lointain et parfois irritant.»

Moins de la moitié des électeurs votent aux élections municipales, et c'est peut-être justement à cause de ce brouillard. Mais il y a quand même un sacré paquet de gens qui votent pareil, sans prendre le temps de s'informer, ou très peu. Comment font-ils ?

Superficiels?

Ils font confiance à leur intuition — celle qui leur fait dire, peu importe ce que les candidats ont à proposer : «ah, lui, je l'haïïïïs» ou elle, je l'adore.

Souvent, cette intuition a un côté très superficiel. Des études ont montré par exemple que les candidats masculins ont plus de chances d'être élus s'ils sont grands, ont une voix grave, une mâchoire carrée, un sourire confiant et un regard perçant, genre Donald Trump.

Les gens ont l'impression que ces gars-là ont un visage plus «compétent», alors qu'aux dernières nouvelles, il n'existe aucune preuve en ce sens, surtout pas à la Maison-Blanche en ce moment.

D'autres facteurs qui ne devraient pas influencer nos préférences électorales ont aussi un impact sur les scrutins : les candidats qui figurent en premier sur le bulletin de vote ont obtiennent 2,3 % plus de votes en moyenne que lorsqu'ils sont inscrits plus bas dans la liste.

Et quand leur nom a une sonorité familière, c'est encore mieux. Ainsi, a rapporté le New York Times, un comté près de Chicago qui regroupe une grosse population irlando-américaine a tendance à favoriser les candidats qui ont un nom qui sonne irlandais. Tellement qu'en 2005, un candidat a légalement changé de nom de Frederick S. Rhine à Patrick Michael O'Brien...

Commentant ce genre de raccourcis de l'esprit dans le quotidien new-yorkais, Daniel Oppenheimer, un professeur de psychologie à l'Université de Californie, à Los Angeles, a expliqué qu'il y a «trois "i"» qui unissent les électeurs: l'ignorance, l'irrationalité et l'incompétence.

Selon lui, avant de voter, les gens ne réfléchissent pas à leurs propres valeurs pour ensuite trouver le candidat qui leur correspond. C'est généralement l'inverse: ils décident du candidat qu'ils aiment et appuient ensuite son programme.

«La plupart des gens n'ont aucune idée de la position de la plupart des candidats sur la plupart des questions, alors ils supposent simplement que le candidat est d'accord avec eux, ajoute-t-il. Les gens changeront leur position pour s'aligner sur les candidats qu'ils préfèrent, et supposeront également que les candidats sont d'accord avec eux sur des questions importantes, même si ce n'est pas vrai.»

Certains vont peut-être dire que c’est vrai aux États-Unis, mais pas au Québec. Moi je pense que c'est dans la nature humaine d'être embrouillé quand les enjeux sont aussi complexes que ceux d'une élection.

Inutile de se flageller avec ça. Pour rendre justice à notre droit de vote, il faut peut-être juste reconnaître son ignorance. Et prendre ensuite le temps de s'informer comme du monde avant de choisir nos représentants.

Dépêchez-vous, c'est demain le scrutin...

*Ilya Somin, Democracy and Political Ignorance : Why-Smaller Government Is Smarter, (2016), Stanford University Press