Marie et Denise donneraient tout pour voir grandir leur petite-fille.

«Mamie pour la vie»

CHRONIQUE / «C’est moi qui ai coupé son cordon.»

C’était il y a 10 mois à peine, lorsque la petite-fille de Marie* est née. «J’ai senti son souffle dans mon cou.» Elle a pris une photo de la menotte de la petite serrant son doigt, l’a partagée sur Facebook avec ce commentaire, «Mamie pour la vie».

Un beau bébé, pétant de santé.

À six mois, la petite a été prise de convulsions, elle a été hospitalisée d’urgence au CHUL, où on a constaté une atrophie sévère du cerveau. Le pronostic, tombé en décembre, est sombre. «Le neurologue a dit qu’elle resterait à un an d’âge mental toute sa vie. Son corps, lui, va grandir.»

Les parents ont perdu pied. «Ils ont déjà deux jeunes enfants, ils ne se sentent pas capables de prendre soin d’elle.»

Marie et Denise*, l’autre grand-mère, ont offert à leurs enfants de prendre soin de leur petite fille. Marie a 51 ans, elle travaille depuis 30 ans avec des personnes en lourde perte d’autonomie. Denise a 48 ans, elle a deux garderies, une pouponnière, elle planche même sur un projet de centre pour enfants handicapés.

Un scénario idéal, non?

Non.

Les parents se sont tournés vers la DPJ. «Ils l’ont mise en adoption. Ils ne veulent plus avoir de nouvelles d’elle, ils ne veulent plus la voir. Ils sont sous le choc, ils ont vécu un traumatisme terrible. J’imagine qu’en faisant ça, ils pensent qu’ils vont l’oublier. Mais ils ne l’oublieront pas...»

Pour la DPJ, les grands-mères ne sont pas une option. La nouvelle famille proviendra de leur base de données.

Lorsque la petite sera adoptée, les parents ont 30 jours pour revenir sur leur décision. «Après ça, on n’aura plus jamais de nouvelles. On ne la verra plus jamais, on n’aura plus de photo, on ne saura pas si elle va bien. Elle n’a pas de voix, et elle n’en aura probablement jamais. C’est nous sa voix, aujourd’hui.»

Denise et Marie en font des cauchemars.

Chaque nuit.

Les parents sont pressés d’en finir.

Les grands-mères sont tenues dans le noir complet. Les deux me montrent sur leur téléphone des photos de la petite, avec ses beaux grands yeux. «Elle est belle, hein? On ne sait même pas si elle est déjà partie, craint Denise. Peut-être qu’on ne la reverra plus jamais...»

Son fils a coupé tout contact. «On ne leur en veut pas, insiste-t-elle. Ils ont vécu un choc terrible et ils ne sont pas dans un état pour prendre une décision si lourde de conséquences. Dans deux ans, dans cinq ans, ils vont se poser des questions, ils vont se demander ce que leur petite devient. Il sera trop tard.»

Elle sera peut-être bien, peut-être pas.

«Ma vie ne sera jamais plus pareille si je la perds, confie Marie. Je vais toujours m’inquiéter. Je ne vais jamais pouvoir dormir tranquille, parce que je ne saurai pas si elle est correcte. On dirait que nos enfants ne comprennent pas à quel point nous sommes attachées à elle.»

Les deux femmes ont embauché un avocat pour au moins pouvoir se présenter devant le juge qui devra avaliser l’adoption. «On veut lui dire qu’on en a pris soin depuis qu’elle est née, qu’on est prêtes à l’adopter. On l’aime, c’est notre chair, c’est notre sang. Si la DPJ travaillait vraiment pour l’enfant, ça ne se passerait pas comme ça. On ne peut même pas obtenir la date de l’audience!»

Elles sont prêtes à tout pour faire entendre raison à la DPJ. «Quand il y a un placement d’enfant, on regarde autour, dans les parents proches, pour ne pas déraciner l’enfant, pour maintenir les liens avec la famille. Mais quand il s’agit d’adoption, on n’est même pas considérées. Ça n’a aucun sens! La fille à l’adoption de la DPJ nous a dit: “je vous comprends, mais c’est la loi”...»

Marie n’en revient pas. «Il faudrait changer la loi.»

Elles donneraient tout pour voir grandir leur petite-fille. «Tout ce qu’on veut, c’est une famille unie, résume Denise. D’habitude, avoir un bébé dans une famille, ça rapproche. Là, ça a éclaté. À la DPJ, ils répètent aux parents que c’est leur droit de ne plus vouloir leur enfant, que c’est correct.»

Mais la DPJ, à partir de là, est responsable de l’enfant. Son bien-être doit passer avant celui des parents.

Les grands-mères ne demandent que ça, prendre soin de la petite comme si c’était leur propre fille. Comme elles ne peuvent pas adopter à deux, les démarches sont faites au nom de Denise. «On est ensemble là-dedans, précise-t-elle. On est prêtes, on sait ce que ça représente. On ne sait jamais, peut-être qu’elle va nous surprendre et qu’elle va déjouer les pronostics.»

Peut-être pas. «Et ce n’est pas grave, réplique Marie. Même si elle reste à un an d’âge mental, ça reste notre petite-fille et on va tout faire pour qu’elle soit bien. On n’a pas la tête dans le sable. C’est un enfant qui sourit, qui rit. Quand elle sort dehors, elle aime sentir le vent sur sa joue...»

* Les noms ont été modifiés pour préserver l’identité de l’enfant.