Finissant à la maîtrise du programme management public de l’Université de Sherbrooke, Jonathan Thiffault signe un essai de 120 pages sur la tragédie de Lac-Mégantic dans lequel il soulève notamment le peu d’empressement du ministère de la Sécurité publique du Québec à évaluer sa gestion de la crise.

Loin des yeux, loin du coeur

CHRONIQUE / Le soir du 6 juillet 2013, Jonathan Thiffault avait l’esprit en errance. « J’étais un peu décontenancé après avoir appris que je perdais mon premier emploi. Le lendemain, en voyant les premières images du centre-ville de Lac-Mégantic en flammes, j’ai trouvé ça épouvantable. Mais, je n’imaginais pareille tragédie. »

Le jeune homme de la région de Québec signe aujourd’hui une recherche fouillée sur cette catastrophe ferroviaire.

Dans un essai de 120 pages, qu’il a défendu le mois dernier comme projet de maîtrise en management public à la faculté d’administration de l’Université de Sherbrooke, l’étudiant de 29 ans relève avec nuance une série de correctifs brisant la perception répandue que « rien n’a réellement changé ».

« Des changements légaux, administratifs et technologiques ont été apportés. Transport Canada a plus d’effectifs et dispose maintenant de budgets plus importants pour assurer la sécurité ferroviaire et contrôler le transport de marchandises dangereuses. Malheureusement, ces changements seront insuffisants tant que nous n’aurons pas la certitude que les préoccupations de sécurité sont vraiment prioritaires », rapporte M. Thiffault.

Ce dont il est loin d’être convaincu.

« Le plus inquiétant est que les acteurs qui ont le plus de pouvoir pour apporter des changements durables semblent être ceux qui auront appris le moins de cette crise », déplore-t-il dans la conclusion de son ouvrage.

Loin des yeux, loin du cœur.

« Les coûts en vies humaines, en pertes matérielles et en répercussions environnementales ont été astronomiques à Lac-Mégantic. Malgé cela, si plus de quatre ans après Lac-Mégantic, on peut encore sortir à la main et sans aucune difficulté des clous devant servir à tenir les rails en place, ce n’est pas vrai que la sécurité est au cœur de la gestion ferroviaire », renchérit le professeur Louis Côté, qui a supervisé les travaux de Jonathan Thiffault.

Ce dernier a eu accès à 11 témoins ayant accepté de partager leur expérience sans filtre avec une promesse de confidentialité. « Ce sont des gens qui, pour la plupart, ont vécu la crise dans des fonctions stratégiques », précise l’auteur de la recherche.

M. Thiffault s’étonne notamment que le ministère de la Sécurité publique du Québec (MSP), qui pousse constamment dans le dos des municipalités pour l’amélioration des schémas de couverture de risques, n’ait toujours pas effectué de retour sur sa gestion de la crise à Lac-Mégantic.

« J’ai bien de la misère à comprendre. J’ai interpellé mon sous-ministre associé du temps, j’ai interpellé même, le sous-ministre en titre à ce moment-là. À chaque fois on me disait : ‘‘Oui, oui, oui, c’est vrai, t’as raison. On devrait le faire’’. »  « Mais ça jamais été fait », aurait déclaré un des témoins interrogés par M. Thiffault.

« Je n’ai pas la prétention d’avoir la science infuse, mais j’ose croire que ceux qui sont visés par cette remarque se seraient donné la peine de me répondre pour éviter des erreurs de fait. Or, ce ministère n’a jamais donné suite à mes courriels », ajoute l’auteur.

M. Thiffault  fait également écho aux propos d’un membre des équipes de lutte contre les incendies, qui affirme avoir « davantage appris des rapports produits suite à l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center, en 2001, que des combats à Lac-Mégantic ».

« Les corps de pompiers ont demandé au ministère responsable de la coordination, le MSP, de produire un rapport post-mortem, ce qui n’a pas été fait quatre ans plus tard. »

Jonathan Thiffault vante l’humanisme des policiers de la Sûreté du Québec dans leurs contacts avec les familles des victimes et les autres citoyens de la ville sinistrée. Il soulève d’autre part des questions quant à la portée de l’enquête criminelle.

« Celle-ci a semblé s’appuyer grandement sur les gestes techniques et les habitudes des employés de la MMA, sans toutefois monter un dossier sur les causes inhérentes à l’accident, comme les valeurs des dirigeants et leur culture de sécurité en général. En ce sens, l’enquête criminelle ne réduira pas la vulnérabilité de nos institutions à d’autres crises de ce genre », estime-t-il.

Le professeur Côté, ex-policier de la Sûreté du Québec, évoque la complexité plutôt que le manque de volonté.

« C’est un aspect ayant déjà été soulevé : il aurait été extrêmement compliqué de réunir les preuves d’une gestion avec une intention criminelle. Encore plus, avec autant d’intervenants mis en cause. Ajoutez à cela qu’il a fallu un travail colossal et inlassable des enquêteurs pour identifier des fragments de corps et confirmer des décès », juge quant à lui le mentor.

L’étudiant et son directeur de thèse n’attendent rien de neuf des procédures pénales à venir et qui visent la défunte compagnie MMA de même que son conducteur Tom Harding pour des manquements au cadre réglementaire. En fait, les plaidoyers de culpabilité annoncés devraient y couper court.