L’instinct non maternel

Dans un shower de bébé, Nadia se sent toujours un peu comme un chien dans un jeu de quilles. Pas trop sa tasse de thé les conversations de vergetures, de péridurale, de selles de bébé et de seins gercés. Tout ça entre un ou deux petits jeux sur les bébés, en buvant des cocktails sans alcool. Et puis en général vient le moment où une inconnue, comme la tante de l’heureuse future maman, lui pose la fameuse question : «Toi, as-tu des enfants?

— Non.

— Fais-toi en pas, ça va venir, tu vas rencontrer le bon.»

Le bon, elle l’a déjà rencontré. Elle est en amour avec lui depuis qu’elle a 17 ans. Elle en a maintenant 36.

— En fait, je ne veux pas d’enfant.

Boum. Malaise assuré. La matante change de face, mais elle essaie que ça ne paraisse pas trop. Elle balbutie quelque chose du genre : «Ah, ok...» et en général elle se trouve une excuse pour aller parler à n’importe qui d’autre ou aller se chercher un petit sandwich pas de croûte.

«Je le sens que ça choque les gens», dit-elle, surtout les parents. Ils s’imaginent qu’elle déteste les enfants. Leurs enfants.

Quand elle était petite, Nadia se voyait devenir maman, comme la plupart des autres petites filles. Mais sans qu’elle sache trop pourquoi, vers 14-15 ans, elle s’est rendu compte qu’elle n’en voulait pas. Évidemment, tout le monde lui disait en riant qu’elle avait bien le temps de changer d’idée. Il lui apparaît de moins en moins probable que son horloge biologique se mette à sonner.

Pourtant, elle aime les enfants. Ceux des autres. Et les petits l’adorent en plus. Elle fait des sorties avec les rejetons de ses amies ou de sa famille régulièrement, mais à la fin de la journée, elle les «reshippe» aux parents, lance-t-elle de son rire contagieux. Ce n’est pas non plus la grincheuse qui soupire quand des gamins gigotent trop au restaurant ou font du bruit dehors. Des enfants, ce sont des enfants!

Alors pourquoi? C’est ça qui la fascine toujours. Les gens veulent une raison, comprendre l’anomalie. Qu’est-ce qui peut bien expliquer qu’elle ne veuille pas d’enfants? Ses parents ont dû se séparer quand elle était jeune et elle ne veut pas faire revivre ce qu’elle a vécu. Mais non, elle a une relation exceptionnelle avec ses parents, qui sont encore ensemble. Comme les parents de son chum d’ailleurs.

Ou alors on lui demande si c’est parce qu’elle a eu une adolescence difficile et qu’après en avoir fait baver ses parents, elle s’est dit que jamais elle n’allait subir ça. Mais encore là, pas du tout.

En fait, la trentenaire pense qu’elle aime peut-être trop sa liberté, son confort. «J’aime beaucoup ça être toute seule avec moi-même. Je pense que c’est peut-être une des raisons pourquoi je ne voulais pas avoir d’enfants. C’est 24 heures sur 24, à vie. Je ne sais pas si j’aurais été capable de faire un aussi grand don de soi.» Une certaine forme d’égoïsme, donc. Mais qui peut la blâmer. Ceux qui ont des enfants le font aussi en grande partie pour eux, parce que ça comble un besoin.

Mais si Nadia était convaincue de ne pas vouloir d’enfants, pour son chum, ce n’était pas aussi tranché. Vers 22-23 ans, alors que ça faisait déjà plusieurs années qu’ils se fréquentaient, Nadia a senti le besoin de mettre les choses au clair. Non, elle n’allait pas changer d’idée. Si lui en voulait vraiment, ils étaient mieux de se laisser. Même si ça lui briserait le cœur. Mais Nadia ne voulait pas qu’il regrette un jour de ne pas avoir été père. Il a décidé de rester.

Petit deuil aussi pour les parents. «C’est sûr que mes parents étaient déçus au tout début. Ils n’auront pas de petits-enfants. Mais d’un autre côté, ils sont quand même assez intelligents pour comprendre que je ne peux pas faire des enfants pour faire plaisir aux autres», explique-t-elle. Ses beaux-parents sont aussi très respectueux.

A-t-elle peur de le regretter un jour? «Peur, non. Mais est-ce que je vais ressentir un vide plus tard? Ça se peut, je ne sais pas de quoi est fait l’avenir», philosophe-t-elle.

«J’aime le contact avec des enfants, mais je ne suis pas née avec l’instinct maternel. Je ne suis pas née avec ce morceau-là!» Mais la porte n’est pas fermée à double tour. Si elle tombait enceinte demain matin par accident, elle le garderait. Plusieurs personnes trouvent qu’elle ferait une mère extraordinaire. J’en suis. Une amie lui a souvent dit qu’elle était en fait très maternelle avec ses proches. Protectrice. Présente. À l’écoute.

«Peut-être que je vis cette maternité-là autrement...»