Les funérailles de la fillette de Granby ont eu lieu jeudi.

L’hydre Facebook

CHRONIQUE / Discipliner Facebook, oui. Mais comment faire ? Les médias sociaux ressemblent au monstre de la mythologie. Tu lui coupes une tête, il lui en repousse deux autres. Seul le héros Hercule pourrait terrasser une telle bête. Et encore…

On le voit ces jours-ci alors qu’une photo de la « fillette de Granby » allongée dans son cercueil circule abondamment sur les médias sociaux — au mépris de la loi et de la bienséance la plus élémentaire. Ni les avocats du ministère public ni le réseau Facebook ne semblent en mesure d’empêcher les photos de circuler.

À en croire le reportage de mes collègues de la Voix de l’Est, la photo de la fillette embaumée, sans doute croquée au salon funéraire lors d’une séance ouverte au public, a été partagée des centaines de fois à partir de la page Facebook d’un internaute de Cowansville. L’image s’est retrouvée un peu partout, soulevant au passage des commentaires outrés qu’une photo aussi sensible soit partagée sur les médias sociaux.

Certains, comme l’administrateur de la page Spotted Ville de Granby, ont cédé devant le concert de protestations et retiré la photo. Mais c’était pour mieux offrir de la faire parvenir à ceux qui en feraient la demande par message privé. Misère. On voit ici à l’œuvre le voyeurisme facebookien dans sa plus dégoulinante expression.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que j’écris sur l’air malsain qui flotte au-dessus des médias sociaux. Une zone franche, sans foi ni loi, où les règles élémentaires de respect, de bienséance et de justice sont optionnelles.

Dans ce cas-ci, la publication ces derniers jours des photos de la fillette et de ses proches défie un ordre de non-publication de la Cour. Une mesure qui vise à protéger les témoins d’âge mineur qui pourraient être appelés à témoigner au procès des présumés tortionnaires de la fillette de Granby.

Ainsi, les gens qui publient la photo de la fillette ne font pas que preuve d’un extrême mauvais goût, ils risquent en plus de saboter un procès majeur. Tout ça sous le prétexte que les médias « cacheraient » l’identité du père et de la belle-mère. Théorie du complot, quand tu nous tiens…

Dans le monde d’avant les médias sociaux, les ordonnances de non-publication visaient surtout les médias. Un journal qui se faisait prendre à publier le nom d’une victime d’âge mineur risquait l’outrage au tribunal.

Aujourd’hui, la Couronne n’a pas les moyens de poursuivre des centaines, voire des milliers d’internautes qui défient un ordre de la cour en toute impunité sur les médias sociaux. Sans réaliser qu’ils mettent en péril les fondements mêmes de notre démocratie et de notre système de justice.

Je ne suis pas juriste, et j’ignore comment on pourrait moderniser la loi afin de mettre fin à la loi de la jungle qui règne sur les médias sociaux. Ce que je sais par contre, c’est qu’il ne faut pas compter sur Facebook pour y arriver à notre place.

Radio-Canada rapportait le cas d’une publication partagée 14 000 fois sur Facebook. Un internaute y dévoilait la photo et les noms de la victime et de son père — l’un des accusés dans ce dossier. Facebook a supprimé la publication. Loin d’être dissuadé, l’auteur a créé une publication identique quelques heures plus tard. Qui a été partagée 400 fois avant d’être supprimée à son tour.

Discipliner Facebook ? Bonne chance. Comme l’hydre de la mythologie, il suffit qu’on lui coupe la tête pour qu’il en renaisse une ou deux autres…