L’art de la toponymie demande, avec sagesse, d’attendre un an avant d’attribuer le nom d’une personne décédée.

L’éternité se mérite

CHRONIQUE / Une pétition circule pour demander que le nom de Rosalie Gagnon soit donné à un parc ou une rue de Charlesbourg.

Près de 1000 citoyens l’avaient signé peu avant la vigile, ce qui montre combien la mort tragique de cette petite fille a touché.

Je pense cependant que ce n’est pas une bonne idée de rebaptiser un lieu public du nom d’une personne au seul motif que celle-ci est une victime.

L’art de la toponymie demande, avec sagesse, d’attendre un an avant d’attribuer le nom d’une personne décédée.

Cela donne le temps aux émotions de retomber et à la mémoire, de faire un premier tri entre les noms dont on voudra se souvenir et ceux qu’on pourra laisser glisser doucement dans l’oubli.

Cela n’a rien à voir avec la peine et la sympathie qu’on peut avoir pour les victimes et leurs familles. Mais la toponymie n’a pas à servir d’exutoire aux émotions du moment.

J’ai lu qu’il y avait des précédents. Un parc Cédrika-Provencher à Trois-Rivières; un parc Nancy-Michaud à Rivière-Ouelle, d’autres sans doute.

Ça ne me convainc pas.

«Donner un nom à un lieu, c’est lui insuffler une âme, lui conférer, en quelque sorte, une touche d’éternité.» La Commission de toponymie du Québec a choisi de jolis mots sur son site Internet.

L’objectif est de commémorer des pionniers, hommes et femmes publics importants, artistes, sportifs, scientifiques ou citoyens engagés; des gens qui inspirent par leur courage, leurs valeurs ou leur leadership.

C’est aussi de rappeler des événements de l’histoire ancienne ou récente, en reflétant le mieux possible les usages populaires qui parfois «s’emparent» d’un lieu. Ce n’est pas le cas dans Charlesbourg où les lieux envisagés ne sont qu’accessoires et accidentels.

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Le résultat n’est pas toujours concluant et manque parfois d’imagination. Ces quartiers par exemple où se déclinent les noms de fleurs, d’arbres ou d’oiseaux, sans lien avec le lieu.

Les chiffres pour nom de rue ne sont guère plus imaginatifs, mais permettent au moins de s’y retrouver facilement. Tout le contraire des bestiaires, herbiers et autres tout inclus qui créent de la confusion.

Peut-être n’est-ce pas grave en cette époque où les GPS nous guident et nous disent quand tourner. Mais que fait-on de l’histoire et de la poésie?

Comme pour l’art public, les noms choisis ne font pas toujours l’unanimité. La controverse arrive parfois à retardement, ce qui force à gommer vite fait les noms tombés en disgrâce.

L’insignifiance arrive aussi à retardement.

On finit par s’apercevoir que le nom de l’aréna du village (ou du quartier) honore un joueur qui a fait la grosse ligue mais ne fut pas si grand dans l’histoire du hockey ou du quartier. Pas assez pour avoir mérité l’éternité.

À l’entrée du quartier Saint-Sauveur, rue Saint-Vallier, un monument rappelle la mémoire de quatre citoyens anonymes, victimes collatérales des émeutes du printemps 1918 contre la conscription.

Le lieu et l’événement sont symboliques, ce qui donne un sens à cette commémoration.

Honorer dans l’espace public la mémoire de Azzedine Soufiane, tombé lors de la fusillade de la Grande Mosquée de Québec, aurait aussi un sens. Pas juste parce qu’il fut victime d’un événement important, mais pour sa bravoure ce soir-là et pour son rôle dans la communauté.

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L’éternité est trop longue pour l’offrir à la légère sous le coup de l’émotion. Il vaut la peine de prendre le temps de bien choisir les causes et personnes qui le méritent.