Pour les membres de la nation Ktunaxa, le sommet de la montagne, Qat’muk, est sacré, «l’Esprit de l’Ours Grizzly» y habite.

L’Esprit du Grizzly

CHRONIQUE / Le jugement de la Cour suprême a fait peu de bruit ici, peut-être parce que l’histoire se passe en Colombie-Britannique.

Une affaire de religion.

D’un côté, Jumbo Glacier Resort qui veut construire une station de ski alpin sur une montagne à une centaine de kilomètres au nord de Banff.

De l’autre, la nation Ktunaxa, qui s’oppose au projet. Le sommet de la montagne, Qat’muk, est sacré, «l’Esprit de l’Ours Grizzly» y habite.

Entre les deux, neuf juges et la Charte des droits et libertés.

À sept contre deux, le plus haut tribunal du pays a donné le feu vert au projet de 900 millions de dollars, puisque le Canada, a-t-il conclu, n’est pas dans l’obligation de «protéger l’objet des croyances ou le point de mire spirituel du culte», mais plutôt «la liberté d’avoir pareilles croyances et de les manifester».

Un vêtement, c’est un objet de croyances ou une manifestation?

Et un kirpan?

Les Ktunaxa contestent la construction de la station depuis 1991. Ils ont perdu une première manche en 2012 quand le gouvernement de la Colombie­-Britannique a approuvé le projet, décision qui a été confirmée par deux tribunaux avant d’être portée en Cour suprême. 

Deux des neuf magistrats ont par ailleurs apporté des bémols, estimant que le projet brimait la liberté de religion, mais que «vu les choix qui s’offraient au ministre […], cette décision était raisonnable dans les circonstances».

On ne crache pas sur un milliard.

Dans sa défense, la nation a plaidé que la montagne était essentielle à son culte, que le projet «profanerait le Qat’muk», que les skieurs allaient forcer l’Esprit du Grizzly à lever les feutres, «rompant par le fait même le lien entre les Ktunaxa et la terre». Ils seraient ainsi «privés de ses conseils et de son assistance spirituels» et les «chansons, rites et cérémonies associés à l’Esprit de l’Ours Grizzly perdraient tout leur sens».

Tout ça en tenant pour acquis que l’Esprit existe.

Pareil pour Dieu.

Parce que, devant la Charte, toutes les croyances se valent apparemment, même si on est conscients que ce sont des croyances. 

Et qu’elles ont le dos large.

Je ne peux m’empêcher de me demander si le verdict aurait été le même si le combat avait été mené au nom de Dieu ou de Mahomet. Fable pour fable, quelque chose me dit que, dans l’esprit de plusieurs, cette histoire de grizzly est plus près de la légende du père Noël que d’une «vraie» religion.

Comme celle où on croit que Jésus a changé l’eau en vin.

Aux yeux des autochtones, ce deux poids deux mesures ne fait aucun doute. «La Cour suprême du Canada dit à chaque personne autochtone que votre culture, votre histoire et votre spiritualité, toutes liées à la terre, ne méritent pas une protection légale d’être menacées de destruction», a déploré Kathryn Teneese, présidente du conseil de la Première Nation Ktunaxa.

Et les elfes, c’est sérieux ou pas? Si vous demandez aux Islandais, plus de 60 % d’entre eux vous diront que ce «petit peuple» invisible existe. En 2012, la chanteuse Bjork avait commenté l’existence de ces créatures légendaires. «Oui. C’est une sorte de relation avec la nature, avec les pierres. Les elfes vivent dans les pierres. Tout est une question de respect, vous savez».

Tellement que l’année suivante, en 2013, la Cour suprême islandaise a fait bloquer le projet de prolongement d’une autoroute menant à la banlieue de Reykjavik pour ne pas déranger les elfes qui habitent là.

Pour vrai.

L’an dernier, a rapporté Le Figaro, un entrepreneur en construction a dû déterrer une pierre sacrée pour calmer les elfes. «D’autres chantiers en Islande ont dû composer avec les elfes, créatures des légendes islandaises, mais que des centaines de personnes assurent avoir vus et qu’ils décrivent comme muets, normalement pacifiques, et d’une apparence proche de celle des hommes, quoique plus petits.»

C’est ainsi, une majorité d’Islandais croient aux elfes.

Comme les Ktunaxa croient à l’Esprit du Grizzly et les catholiques, eux, à l’Immaculée Conception.

Rien à voir avec le père Noël.

Parce que le père Noël, on arrête d’y croire un jour.