«Salam Neighbor» montre ce qu’on ne voit jamais, le quotidien de ces personnes qui n’ont nulle part ailleurs où aller.

Les voisins

CHRONIQUE / J’ai joué dans la pièce «Les voisins» quand j’étais au secondaire, je faisais Junior, j’ai toujours eu des rôles de gars au théâtre, ma voix et ma grandeur sans doute.

L’ode de la haie, des non-dits.

Les voisins dont je veux vous parler habitent plus loin, ils n’ont pas de bungalow mais des habitations en toile dans le camp de Za’atari, en Jordanie. Ils sont 85 000 à y vivre, des familles, des hommes, des femmes, des enfants. Des Syriens qui ont fui la guerre, leur pays est à feu et à sang.

Des voisins d’infortune.

Je ne suis pas allée à Za’atari, deux cinéastes l’ont fait. Ils ont habité pendant un mois au camp, du lever au coucher du soleil, trop dangereux la nuit. J’ai eu peur de la condescendance du regard de deux Américains qui débarquent dans la misère. J’ai eu peur pour rien.

Zach Ingrasci et Chris Temple ont livré un documentaire magnifique, essentiel, Salam Neighbor.

Neighbor, voisin.

Salam, paix.

On peut voir ce qu’on ne voit jamais, le quotidien de ces personnes qui n’ont nulle part ailleurs où aller. Des gens qui doivent se refaire une vie sur un carré de terre battue. Comme cette femme qui s’est mise à ramasser les sacs de plastique qui traînaient dans le camp, qui les a découpés patiemment et tout aussi patiemment tressés pour en faire des paniers, de l’artisanat qu’elle vend pour une bouchée de pain.

Littéralement.

Une économie parallèle s’est développée dans le camp, des marchands de fruits et de légumes vendent à ceux qui trouvent le moyen de faire un peu d’argent.

Cette dame écrit des phrases sur les murs de sa maison, elle écrit ce qu’elle pense, ce qu’elle vit. Elle sait que ça peut avoir l’air fou, mais c’est la façon qu’elle a trouvée pour ne pas devenir folle, ça et les sacs de plastique. Le peu d’argent qu’elle gagne avec ses paniers lui permet de mitonner de bons repas. 

Comme avant.

La dame parle de sa vie qu’elle a laissée derrière, elle ne sait plus si elle a encore une maison. Elle aimerait voir son quartier, savoir si elle pourra rentrer chez elle un jour. Elle garde l’espoir, mais on sent bien qu’il est en ruines comme le reste.

Dans une des scènes les plus poignantes du documentaire, elle apprend qu’un de ses garçons restés en Syrie vient de mourir, c’est le deuxième que la guerre lui prend. Elle pleure comme une mère pleure quand elle perd un enfant.

Que ce soit à Za’atari ou à Charlesbourg.

Puis, il y a le jeune Raouf, qui s’est lié d’amitié avec les cinéastes. Raouf a une dizaine d’années, il rêve de devenir médecin, mais il refusait d’aller à l’école. Même s’il y a une école dans le camp et que Raouf pouvait y aller. Il avait peur. La dernière fois qu’il a mis les pieds en classe, en Syrie, une bombe est tombée dessus.

Il a fui avec ses parents, il a abouti dans ce camp de réfugiés. À force de patience, les travailleurs humanitaires ont réussi à le convaincre de retourner à l’école, de surmonter sa peur.

De poursuivre son rêve.

Des histoires comme celles-là, il y en a 85 000 à Za’atari. Il y en plus de cinq millions en comptant les Syriens qui ont fui leur terre natale depuis 2011. La plupart ont trouvé refuge dans les pays autour, plus de la moitié sont en Turquie. Et il n’y a pas que la Syrie. Dans le monde, plus de 20 millions de personnes ont quitté leur pays. Plus les 40 millions de «déplacés» qui ont dû partir de leur maison, de leur village. 

Des réfugiés dans leur propre pays.

Des gens qui, souvent, gagnaient bien leur vie, avaient une maison, un olivier. Et qui se retrouvent du jour au lendemain avec le statut peu enviable de «réfugié», condamné à vivre de la charité.

À la fin du film, les deux cinéastes quittent le camp le cœur gros. Ils se sont attachés à ces hommes, à ces femmes et à ces enfants que l’absurdité de la guerre a réunis. Zach Ingrasci, avant de partir, lance une bouteille à la mer. «Nous ne sommes pas seulement des Américains et des Syriens, nous sommes des voisins et quand les voisins ont besoin d’aide, il faut espérer qu’ils puissent se prêter main-forte et s’entraider.»

Il faut espérer.