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Léa Martin
Les Coops de l'information
Léa Martin

Les Stories : aussi éphémères que nos états d’âme

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CHRONIQUE / 24 heures, c’est le nombre d’heures dont j’ai eu besoin pour finir Too Hot to Handle sur Netflix durant le premier confinement, mais c’est aussi la durée de vie d’une Story (un contenu éphémère publié sur les réseaux sociaux).

En novembre dernier, Twitter sortait sa version des « Stories », les « Fleets ». Cette nouvelle fonctionnalité permet de publier du contenu disponible durant 24 heures sans qu’il apparaisse directement sur son mur. Le concept, popularisé par Instagram et adopté ensuite par Facebook provient à l’origine de Snapchat. En 2013, le patron de Facebook propose d’acheter son compétiteur pour une modeste somme de 3 milliards de dollars, offre qui a été refusée par Snapchat. Parce que quand Mark Zuckerberg ne peut pas acheter, il reproduit les idées de ses concurrents (parfois en mieux).

Instragram, qui appartenait déjà à Facebook à l’époque, lance en 2016 les « Instragram Stories » qui ressemblent étrangement aux « Snapchat Stories » développées par la compagnie du même nom. Depuis, ce type de publication éphémère est incontournable, au point où même Twitter se lance dans l’aventure (bon, 4 ans plus tard, mais soulignons l’effort tout de même).  

(Question d’ordre personnel : pouvez-vous me dire en commentaire qui utilise les Fleets ? Parce que je ne pense pas en avoir vu un seul depuis leur lancement… Désolée, on s’éloigne du sujet.)  

Ce qui nous intéresse, c’est l’engouement pour les publications éphémères sur les réseaux. Selon les données d’Instagram, l’application compte plus d’un milliard d’utilisateurs actifs par mois et 500 millions d’entre eux interagissent avec les Stories chaque jour. À part les fonctionnalités plutôt ludiques de ce format, qu’est-ce qui nous pousse à les prioriser de plus en plus ?  

Alimenter le FOMO    

Le « fear of missing out » ou la « peur de rater quelque chose » dans la langue de Molière, est un phénomène maintenant bien connu qui monte en puissance depuis l’apparition des réseaux sociaux. Vous irez voir le nombre d’articles qui en parlent dans le New York Times, c’est impressionnant.  

En 2019 des chercheurs de Taiwan on fait une étude sur ce qui motive de jeunes utilisateurs à interagir avec le contenu éphémère. Parmi les facteurs on retrouve le FOMO, oui, mais aussi l’instantanéité qui nous donne l’impression d’y être : on veut comprendre tout, tout de suite, et entrer en communication avec les autres.   

Les participants ont aussi démontré que la pression sociale d’être reconnu et apprécié les poussaient à utiliser les modes de publications éphémères, mais pas nécessairement à n’importe quel prix. Pour ce faire, ils ont aussi besoin d’un sentiment de confiance : le fait de pouvoir se révéler aux autres, tout en sachant que le contenu ne vivra pas indéfiniment sur le web est un atout en plus du sentiment de proximité avec les autres.  

Je ne sais pas pour vous, mais quand Facebook m’envoie une notification pour me montrer un souvenir de 2011, il est rare que ce soit quelque chose dont je suis fière (est-ce que c’est juste moi ou on n’avait pas compris comment fonctionnait la messagerie privée ?).  


« Je ne sais pas pour vous, mais quand Facebook m’envoie une notification pour me montrer un souvenir de 2011, il est rare que ce soit quelque chose dont je suis fière. »
Léa Martin



Ne pas laisser de trace « indélébile »  

Selon la professeure titulaire au département de sociologie à l’Université Laval, Madeleine Pastinelli, les traces qu’on laisse sur le web restructurent grandement nos façons d’interagir. « On a pris du temps à apprendre à vivre avec les traces du numérique et avec le fait qu’il y a avait des conséquences possibles », indique-t-elle. Ça fait environ 20-25 ans que l’on vit dans cette réalité. Avant l’avènement du web 2.0, les plateformes de communication ne sauvegardaient pas systématiquement tous les messages pour les utilisateurs, ajoute la chercheuse qui étudie les nouvelles formes de relations sociales qui se développent avec l’usage du numérique.

Avant, lorsqu’on avait un différend avec quelqu’un, il était facile de sortir l’argument classique : « Mais je n’ai jamais dit ça! ». Aujourd’hui, avec les archives de publications, de conversations ou même les enregistrements, il est beaucoup plus difficile de nier un écart de conduite passé. « Même si l’on efface des éléments soi-même, il finit souvent par y avoir de copies à droite, à gauche, ajoute-t-elle. L’interprétation que j’en fais, c’est que nous sommes devenus de plus en plus sensibles à ça, d’où l’intérêt de publier ou de s’exprimer dans un cadre qui est éphémère ».  

Les contenus éphémères sont plus difficiles à sauvegarder et à partager. Bon, il ne faut pas se leurrer non plus, si on veut, on peut comme dit le dicton (une sauvegarde d’écran est si vite arrivée), mais tout de même, aujourd’hui, les motivations derrière une Story ou une publication ne sont pas les mêmes. « On a toutes les raisons de penser que ce que l’on exprime, ce que l’on publie et ce que l’on partage de façon éphémère, c’est bien différent, souligne Madeleine Pastinelli. Ce n’est pas léché ou pensé de la même façon que ce qui est plus permanent ».  

Post ou Story ? 

Là est la réelle question! Comment définir ce qui mérite pérennité ou pas ? Pour Estelle Grignon, chroniqueuse et activiste trans sur Instagram, les Stories lui permettent de partager des idées et du contenu plus facilement. « Personnellement, je ne partage pas vraiment de tranches de vie, mais je préfère partager des idées et des textes sur des causes qui me tiennent à cœur, mais pour lesquels je ne suis pas la meilleure personne pour en parler », explique-t-elle.  

Lorsque l’on visite son compte, elle publie surtout des photos d’elle suivies de longs textes qui documentent sa transition. Les Stories lui permettent de partager d’autres aspects de sa vie comme son amour pour la musique, les memes et les grenouilles.  

« C’est vrai que je sens que ça fait quelques années qu’on post moins sur nos feeds. Même sur Facebook, observe Jérémy D Ducharme, violoncelliste qui publie plus souvent en Story. « Je partage surtout des accomplissements sportifs et culinaires : voici mes belles brioches, soyez tous jaloux. Après, les brioches sont mangées, alors la photo disparaît aussi », ajoute-t-il avec humour.  

Ce n’est pas le cas de tout le monde, mais il est vrai que sur notre mur Instagram, Twitter ou Facebook, on veut montrer la meilleure version de nous-mêmes. Avec le contenu éphémère, c’est comme si on se donnait la permission d’être un tout petit peu moins parfaits.  

Qu’est-ce qui nous pousse tant à vouloir connaître tous les détails du quotidien des autres ? Est-ce du vulgaire voyeurisme ou une quête d’authenticité ? Peut-être un peu des deux, mais ce sera une réflexion pour une autre fois.