François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Le maire de Québec a donné mercredi ses premières entrevues depuis le début de la crise.
Le maire de Québec a donné mercredi ses premières entrevues depuis le début de la crise.

«Les SS ne sont pas sur Grande Allée»

CHRONIQUE / Pendant que le premier ministre est au front tous les jours et «porte la tragédie sur ses épaules», le maire de Québec est confiné à un rôle plus discret.

«François Legault a toute mon admiration», confie Régis Labeaume. «Tu peux pas être insensible. Lui, il l’a tough».

Le maire de Québec a donné mercredi ses premières entrevues depuis le début de la crise. En ce temps du virus, il a fait le choix de la «sobriété» comme il l’avait fait au soir de la mosquée et autres événements d’exception qui agitent la ville. 

«Quand tu es formé pour ça, tu ne vas pas aller danser devant les caméras. Tu fais ta job […] Je rentre le matin, je travaille et on sort quand on a quelque chose à dire».  

Il n’y a désormais plus que cinq personnes à l’étage de l’hôtel de ville où le maire continue de se pointer tous les matins, comme s’il allait de soi qu’un maire ne puisse être ailleurs.  

De son bureau, il dirige la cellule de crise d’une centaine de personnes regroupées au centre opérationnel de mission de la Ville de Québec, à Beauport. 

Plus de 2000 employés de la Ville sont désormais en télétravail. Les autres sont sur le terrain. Lui garde le fort. Et gère.

À la différence des autres niveaux de gouvernement qui ont commencé à tirer des leçons et à vouloir corriger le tir pour une prochaine crise, le maire Labeaume a le sentiment que Québec était prête à affronter ce qui arrive.

Les finances publiques étaient en bon état et la Ville avait commencé à réduire sa dette depuis quatre ans, rappelle-t-il. 

«On est organisés et capables de gérer des crises», dit-il. «On a un plan; il y a 700 inscrits dans le webinaire de la sécurité publique municipale; on a été formés par un gars de l’ONU. On a vécu la légionellose, la mosquée.»

Cela ne met pas la Ville à l’abri des problèmes.

Il faut dire qu'elle n’est pas au front de la santé et de la sécurité des frontières. Elle n'est pas responsable des manques de masques, de matériel, de médicaments ou de personnel dans les CHSLD. Elle tient le rôle facile dans cette crise du virus. 

Sa responsabilité immédiate, c’est «la santé mentale collective», estime le maire. «Gérer la sécurité et les conséquences de la crise, la frayeur». 

Québec va continuer à faire ce qu’elle faisait, mais voudra être plus vigilante. «Des gens vont être marqués. Il va falloir être très attentifs». Aux itinérants par exemple. 

Québec avait déjà annoncé vouloir leur construire un toit. «On est plus convaincus que jamais. Après la crise, on va peser sur l’accélérateur. Il ne faudra pas toujours attendre après les gouvernements. Va falloir que nous autres on investisse là-dedans». 

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Le maire Labeaume a le sentiment que Québec était prête à affronter ce qui arrive.

Comme tout le monde, il n’imaginait pas possible de voir la ville aussi déserte et «frappée par un malheur», mais il relativise. 

«La Wehrmacht [forces armées allemandes pendant la Deuxième Guerre mondiale] n’est pas sur la Grande Allée. Les SS ne sont pas sur Grande Allée. Faut pas virer fous».  

Les gens de Québec sont «très disciplinés et très intelligents», observe-t-il. Les statistiques de contamination et de décès tendent jusqu’à maintenant à lui donner raison.  

Il ignore combien de citoyens ont perdu leur job. «Je n’ai pas la température de l’eau», dit-il, mais il sait que c’est difficile pour tous ceux qui ont perdu leur emploi, leurs clients, leur garderie. Un plan pour aider les petits commerçants a déjà été activé. 

Malgré la crise, «les gens sont pas pires dans leur humeur collectivement», perçoit-il.

«Québec a un bon fonds de commerce», analyse le maire. Les employés du gouvernement travaillent et ceux des assurances aussi. «L’économie gouvernementale nous aide».

Il a parlé à son frère qui vit à San Francisco. Ses voisins ont une arme. Dans les moments de désespoir, qui sait ce qu’ils vont faire. «Ils ne sont pas tous soignés».

«Vive la social-démocratie», se réjouit-il. «C’est un merveilleux système. Notre filet social prouve sa raison d’être».

Et le voilà parti dans une longue diatribe. Comme s’il avait besoin de faire sortir le méchant.

«La droite pourra aller se rhabiller et j’espère qu’on en entendra plus parler pour une secousse [...] La droite, le moins de gouvernement, ça me fait tellement rire. Ce sont les premiers quand ils sont dans le trouble à dire : faudrait que le gouvernement nous aide. Les premiers à demander des breaks de taxes. À vouloir dévaluer leurs édifices. À demander que les gouvernements les aident financièrement». 

Il dit sentir actuellement beaucoup de lobbying de la «droite affairiste et corporatiste […] Le mouvement des “trumpistes”, ils veulent que l’État les aide». Et «nos amis les prophètes de la globalisation : bravo». On voit depuis un mois où ça nous a menés. 

«On va apprécier notre modèle de société», se réjouit-il. 

La fin de la droite? que je lui demande. 

«Il n’y a jamais de fin de la droite», jette-t-il, amusé par la question. «Mais on va peut-être apprécier notre société sociale démocrate comme jamais, avec ses garderies, notre ville belle et sécuritaire comme jamais».

Voilà. Les choses étaient dites, la pression pouvait redescendre.  

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La crise aura un effet sur les habitudes de consommation et «sur notre mode de vie», croit le maire. «Le superfétatoire, les gens vont peut-être se trouver un petit peu ridicules à un moment donné». 

Il pense à la deuxième voiture du ménage qui coûte 8000 $ à 10 000 $ par année après impôts. «On est-tu vraiment proches de nos besoins?»

Une économie au ralenti dans les années à venir avec des citoyens sans emploi pourrait avoir raison de ces deuxièmes voitures. Mais ce n’est pas juste l’économie, insiste le maire. 

Les gens vont peut-être se «recentrer». Se poser la question : «Ça as-tu du bon sens la façon dont je vivais?»

Lorsque la peur des transports en commun sera passée, il pense que «notre transport collectif va prendre de la valeur». 

Il se croise les doigts pour que les audiences du BAPE sur le projet de tramway ne retardent pas les choses. Quitte à les tenir par des moyens électroniques, comme on le fait désormais pour les assemblées publiques. 

Le sociologue de formation voit aussi venir d’autres changements. 

«Les gens vont avoir des priorités plus proches d’eux autres : l’environnement local, la qualité de vie personnelle, ça va prendre encore plus de place».

Le maire Labeaume «souhaite que les gens achètent moins sur Amazon et plus à Québec [...] On est-tu capables d’être solidaires collectivement et se relever? De consommer localement»? 

Il sait que tout le monde n’a pas ce «luxe» et dit ne pas vouloir «culpabiliser ceux qui achètent sur Amazon». Mais pour ceux qui le peuvent, son message est clair : «paye donc deux piastres de plus. Moi je suis rendu là».

Il dit ignorer comment les gens vont réagir à cet appel, mais croit que la Ville a le devoir de faire la «promotion» de l’achat local. «Je veux m’investir là-dedans. Partout en ville». Une somme de 3 M$ est déjà prévue «juste pour ça». 

Il s’attend à ce que Québec puisse «souffrir» d’une chute probable du tourisme international et des croisières. Il se met à la place d’un client des croisières. «Je vais juste avoir peur que le virus soit encore dans le garde-robe de la cabine du bateau». 

Les efforts de promotion des prochains mois iront donc à l’interrégional plutôt qu’en Europe. «Ça se peut qu’on parle au couple de Rouyn-Noranda, de Cornwall, de Montréal. Mais à terme, la sécurité et le système de santé va valoriser notre ville», croit-il.  

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Le sociologue ne se «fait pas d’illusions», mais il aime penser que «comme humain, il va rester quelque chose de cette crise». 

Une prise de conscience de la valeur de notre vie et de la santé. Et plus encore du «respect des personnes âgées». «Les gens trouvent ça injuste. Découvrent que les asiatiques ont raison de s’occuper de leurs vieux». 

Comme lui-même a raconté avoir appris à le faire ces derniers mois en se rapprochant de son père malade qui a depuis été admis aux soins palliatifs.