Les lendemains de dette

CHRONIQUE/ « On ne meurt pas de dettes. On meurt de ne plus pouvoir en faire. » - Louis-Ferdinand Céline

Vous avez bien mangé, bien bu? Vous avez dansé jusqu’au bout de la nuit? Jusqu’au bout du crédit, vous avez bien dépensé? Si ça peut vous consoler, vous n’êtes pas seuls. Vous pouvez même vous considérer à la mode, en pleine tendance. Les célébrations des Fêtes demeurent le moment fort de l’année pour le commerce, et l’endettement. 

Mince consolation, un récent sondage Léger réalisé pour le compte du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) nous apprend que le Québec est encore cette année la province où on dépense le moins durant cette période, plus ou moins 500$ chez les Québécois contre 700$ pour les festifs Canadiens. Une autre exception bien de chez nous!

Plus fédératrice, la dette des ménages relie tous les Canadiens dans une propension marquée au surendettement. Statistique Canada nous apprenait récemment que le fardeau de la dette de ces ménages s’établissait à 173,8% de leur revenu annuel disponible. En moyenne, on vit au-dessus de nos moyens.

Hier encore, j’avais 20 ans et la bohème ne m’intéressait pas du tout. Je déambulais dans le centre commercial à la recherche du grand amour et d’une nouvelle casquette. Deux sympathiques brunettes m’ont alors harponné vers leur kiosque pour m’offrir un cadran. Oui, un cadran gratuit, et un formulaire pour l’obtention d’une carte de crédit. Pourquoi pas? C’est toujours pratique un cadran. Je ne m’attendais pas à me qualifier pour la carte de crédit, car j’avais allégrement arnaqué la compagnie Columbia en commandant des dizaines de cassettes. Oui, comme un jeune moderne qui ne paie rien pour ses heures de Youtube et de streaming, j’ai consommé du Public Enemy et du Samantha Fox sans débourser un sou.

Surprise! Columbia n’avait pas démoli la cote de crédit du ti-cul de quinze ans qui avait omis de rembourser ses découvertes musicales. Même que la banque m’offrait ma première carte de crédit, un petit millier de dollars, une fortune. Les différences entre le pouvoir d’achat, l’endettement et les actifs m’étaient étrangères. Belle prise pour la banque, le jeune poisson que j’étais a gobé l’hameçon. Aussitôt endetté, j’ai payé des intérêts à cette banque des années durant. Ils se sont amplement remboursé les cadrans et les salaires des démarcheuses du centre commercial en une seule signature.

À se faire répéter Carpe Diem, Vivez l’instant présent, Vous le méritez bien et autres appels à l’insouciance consumériste, on finit par succomber. Achetez maintenant et payez plus tard, et plus tard, et plus tard encore, et encore un peu d’intérêt. Finalement, payez deux à trois fois le prix de la bébelle et engraissez des banques qui croulent déjà sous les profits.

Ce n’est pas le cas des citoyens, ces consommateurs-clients qui se laissent séduire par les « produits financiers » de leurs banques voraces. On a battu un triste record au Québec en 2016, avec plus de 46 000 consommateurs et entreprises contraints à déclarer faillite ou à se soumettre à des ententes de paiements avec leurs créanciers. Malgré une légère amélioration les années suivantes, le taux d’insolvabilité est en hausse constante. Alors, qui est irresponsable? L’individu qui s’étrangle dans l’espoir de voir sa situation financière s’améliorer ou les institutions qui permettent ces endettements risqués? La réponse se trouve peut-être à mi-parcours, mais elle n’apparaît sûrement pas dans l’exemple donné par nos dirigeants.

À l’échelle internationale, les dettes des pays sont ridicules. Oui, celles des anciennes colonies exploitées puis asservies, mais celles des grandes puissances mondiales aussi. Des exemples de dettes extérieures? Plus ou moins 19 188 102 400 000$ US pour les États-Unis, soit 60 000$ par habitant(2016), 4 713 000 000 000 pour l’Allemagne avec sensiblement la même charge par citoyen(2010), le Canada paraît presque sage avec ses mille milliards de dollars, coupant de moitié ce que la dette fait peser sur les épaules de chaque citoyen. Évidemment, le citoyen en question en a peu conscience, tout occupé qu’il est à gérer ses propres dettes, marges de crédit et autres hypothèques en souffrance.

L’inconscience est aussi de mise pour la dette environnementale. Quand on voit l’écart entre les prévisions catastrophiques de milliers de scientifiques et les engagements insignifiants de nos dirigeants à la fumeuse COP 24, on est loin de notre profit. Endettez-vous maintenant et suffoquez plus tard!  Nous avons déjà 79 millions de tonnes de GES, oui, 79 mégatonnes de gaz à effets de serre de retard sur les engagements canadiens précédents. Et même si on chiffre maintenant les coûts occasionnés par le réchauffement climatique à plusieurs milliers de milliards de dollars, nos habitudes de pollueurs impénitents changent peu, ou pas. Ajoutez ça sur le bill!

J’ai perdu le cadran offert pour mon premier hameçonnage au crédit. Et pourtant, parfois, quand je m’attarde à mes dettes, à celles de mes contemporains, de mon pays et de ma planète, je crois entendre son alarme résonner au loin.