Gaston Beaudet, alias monsieur Beaudet, enseigne à ses élèves du secondaire les rudiments de l’horticulture, de l’importance, d’abord et avant tout, d’avoir une bonne terre. Il part le plus souvent d’une simple bouture, leur montre comment elle développe ses propres racines, comment elle deviendra une plante à son tour.

Les leçons du jardinier

CHRONIQUE / La journée était parfaite pour aller voir des fleurs et des plantes, il pleuvait.

Gaston Beaudet m’attendait.

Il m’avait donné rendez-vous à la serre derrière l’école secondaire de Sainte-Croix-de-Lotbinière, où il se retrouve tous les vendredis avec huit élèves en cheminement particulier, des garçons et des filles âgés de 15 à 17 ans, pour qui le système d’éducation a à peu près renoncé.

Pas monsieur Beaudet.

Je l’appelle monsieur Beaudet parce que tout le monde ici l’appelle monsieur Beaudet, c’est sa neuvième cohorte, la neuvième année qu’il enseigne bénévolement les rudiments de l’horticulture à des jeunes qui n’ont probablement jamais, avant de mettre les pieds dans sa serre, arrosé une plante de leur vie.

Mais avant de leur parler de pousses, monsieur Beaudet leur parle de lui. Né à Arvida pendant la guerre, il a déménagé dans Lotbinière à l’âge de deux ans avec ses parents, s’est mis à la culture de la terre à 20 ans. «Chaque année, je leur raconte comment j’ai commencé, comment j’en suis arrivé à comprendre les plantes, et puis à devenir producteur maraîcher. Je n’ai jamais été agronome, je n’ai jamais étudié les sciences, j’ai tout appris par moi-même.»

Il travaille encore à temps plein comme conseiller en sécurité financière du lundi au jeudi, passe son vendredi à la serre.

Monsieur Beaudet enseigne à ses élèves les rudiments de l’horticulture, de l’importance, d’abord et avant tout, d’avoir une bonne terre. Il part le plus souvent d’une simple bouture, leur montre comment elle développe ses propres racines, comment elle deviendra une plante à son tour.

Il leur parle de plantes, il leur parle de la vie.

«Quand les jeunes arrivent le vendredi, je les emmène en premier voir ce qu’on a fait la semaine dernière, pour qu’ils voient comment les plantes ont poussé», qu’ils réalisent que les soins qu’ils leur apportent les font grandir.

Comme pour un humain.

Il sait que les jeunes qui sont avec lui en ont manqué, justement. «Mes élèves viennent presque tous de familles qui sont désorganisées. Je ne leur demande que leur prénom pour éviter de les lier à des personnes que je pourrais connaître. Au début, je leur demande : “Combien il y a ici qui envisage d’avoir une maison ou d’aller habiter en appartement?” Il y a en toujours un ou deux, sur huit, qui ne lève pas la main, qui n’est pas capable de s’imaginer là. C’est épouvantable.»

Monsieur Beaudet fait ce qu’il peut. «J’essaye de les emmener à se fixer des objectifs à la hauteur de leurs capacités, des choses atteignables, et aussi leur montrer qu’il faut se forcer pour les atteindre.»

Cette année, ils doivent produire 250 géraniums pour la commission scolaire.

Et 200 cannas pour financer un voyage humanitaire.

Des fois, d’anciens élèves viennent faire leur tour, et monsieur Beaudet sait qu’il a fait une différence, même petite. «Chaque année, il y en a un ou deux qui veulent s’orienter vers l’horticulture. Il y en a même un qui est venu ici et que son rêve maintenant, c’est de travailler dans un centre jardin.»

Monsieur Beaudet fait pousser des rêves.

«Il y en a eu un, il était autiste, il a vraiment cliqué sur les plantes, il était meilleur que le prof pour les identifier! Il a dit qu’il a eu sa meilleure année à la polyvalente. Il y en a eu un autre, il voulait que je lui donne des responsabilités, il aimait ça. Celui-là était dans les cadets et il apportait son linge à l’école pour le repasser, il n’y avait pas de place pour faire ça chez lui, dans sa famille d’accueil.»

Parfois, les jeunes lui parlent, entre deux rempotages.

Quand une plante est prête, monsieur Beaudet lui trouve une place dans l’école sur une des grandes tables fabriquées avec du bois récupéré, ça donne des corridors verdoyants et fleuris, ça donne des bananiers, des cactus et des citronnelles qui embaument l’air quand les élèves passent. «J’en ai aussi qui sentent le jus d’orange.»

Ce sont ses huit jeunes qui les arrosent.

Monsieur Beaudet n’a jamais acheté ni un pot ni une plante, il fait se multiplier celles qu’on lui donne, comme les érables d’amour, comme les bananiers cœurs de lotus. «Le philodendron, ici, on me l’a donné quand ma mère est décédée il y a six ans. Je l’ai pris au salon, je l’ai multiplié, on a 10, 12 maintenant.»

La vie continue.

Et, peu importe, elle vaut la peine. «J’ai toujours été comme ça, peu importe les obstacles, ça va bien. J’essaye de transmettre ça aux jeunes.» Il est comme sa plante préférée, le mandevilla, qu’il cultive avec les élèves. «C’est toujours en fleurs et les fleurs durent très longtemps.»

Mais pour fleurir, le mandevilla a besoin d’un terreau qui nourrit.

Même chose pour un enfant.