François Bourque
Le Soleil
François Bourque
La pandémie et la difficulté de voyager hors Québec a provoqué une ruée vers les chalets. Au Lac des Plaines comme ailleurs.
La pandémie et la difficulté de voyager hors Québec a provoqué une ruée vers les chalets. Au Lac des Plaines comme ailleurs.

Les étoiles filantes

CHRONIQUE / Je rentre du Lac des Plaines, dans l’arrière-pays de St-Cyrille-de-Lessard, en Chaudière-Appalaches. Je ne connaissais pas ce lac moi non plus, jusqu’à ce que je cherche un chalet à louer.

On traverse le village en passant devant l’église et la galerie du Bar Western 280, souvent achalandée avant que sonne midi. Je parle du bar. 

La route de terre du rang 7 prend un peu plus loin à la sortie du village. Une dizaine de kilomètres dans le bois. Le lac est au bout. 

Un tout petit lac. Deux kilomètres de long par un demi km de large. Autour, un chapelet de 115 chalets et résidences et une chapelle bâtie en 1958 convertie depuis en lieu communautaire. 

20 % de berges «naturelles» et 80 % de rives «artificialisées» à des degrés variables, le plus souvent avec de la végétation, mais pas toujours. 

Je n’ai rien vu d’ostentatoire comme parfois les terrassements sur des lacs où on aime voir et être vu.

Mais des empierrements, des quais, des pelouses, des remises et chalets dont certains construits plus près de l’eau que le voudraient les règles environnementales d’aujourd’hui.

Un lac comme on en trouve des centaines au Québec avec ses plaisirs, ses odeurs de bois, ses jolis parterres fleuris, ses couchers de soleil irisés, ses araignées d’eau sous les quais, ses nénuphars, ses lumières parfois un peu kitch et le cri de huards dans la nuit.    

C’était la semaine des étoiles filantes. 

Un temps particulièrement doux pour une mi-août et un ciel presque toujours dégagé. 

Calés dans les Adirondak, on s’est mis à les compter. 

Le soir dans la noirceur avec un verre de vin autour des feux de bois.

Mais aussi dans la lumière du jour. Surtout le samedi. Des étoiles filantes vertes, jaunes ou rouges hurlant sur l’eau avec puissance et soulevant des vagues jusqu’aux rebords de la galaxie.

En quelques jours, j’ai vu des vagues déchirer le gazon et arracher des particules de terre devant notre chalet, ajoutant chaque fois des nutriments à un lac qui en est déjà chargé. Imaginez tout un été. 

Le «code d’éthique» de l’Association des propriétaires du Lac des Plaines invite à limiter la vitesse et bannit les acrobaties et virages serrés qui causent des vagues, particulièrement à proximité des berges.

Mais «il n’y a pas de police du Lac des Plaines», rappelle la présidente de l’Association, Mme Louise Charette, qui fréquente le lac depuis 40 ans. En cas d’abus, la SQ serait le seul recours.  

L’Association préfère cependant miser sur la collaboration. «On ne veut pas de coercition», dit-elle. On cherche l’«équilibre entre humain et nature». 

Pas toujours facile.

Le résultat pour cet été n’est «pas satisfaisant», estime Mme Charette. Il y «a eu plus de bateaux cette année» et on «a rarement vu autant de personnes», particulièrement pendant les vacances de la construction.  

La pandémie et la difficulté de voyager hors Québec a provoqué une ruée vers les chalets. Au Lac des Plaines comme ailleurs. 

Ce n’est cependant pas la pandémie qui fixe les règles de voisinage et de circulation sur les plans d’eau. Certains lacs interdisent les moteurs, d’autres pas. C’est un arbitrage politique délicat.

Les propriétaires de chalet n’ont pas tous la même sensibilité au bruit et à la protection de la santé du lac. Au Lac des Plaines, «on ne s’entend pas si mal», observe Mme Charette. 

Mais il peut suffire de quelques météorites tapageurs pour changer l’atmosphère d’un petit lac sur leur motomarine ou leur quatre-roues.

Environ 80 % des propriétaires du Lac des Plaines possèdent un bateau à moteur. Une interdiction complète semble impensable et n’est sans doute pas nécessaire.

Mais il est permis de poser la question. Au Lac des Plaines comme pour beaucoup d’autres lacs. Les riverains en font-ils assez pour protéger leur lac?  

Il faut dire que le Lac des Plaines est particulièrement fragile. Notamment parce que c’est un «lac de tête» sans tributaire important. 

Il est alimenté par une source souterraine et des ruisseaux en partie obstrués par de la végétation et parfois à sec en période de sécheresse. Cela veut dire que l’eau ne se renouvelle pas beaucoup.

Il y a aussi la faible profondeur de l’eau (2 à 2.5 mètres en moyenne avec une fosse centrale à 4 mètres) qui favorise le développement des plantes et des algues et contribue au réchauffement de l’eau. Sans parler de la pression de la présence humaine.

«Pas le pire lac de la terre», mais un lac qui n’est «pas top santé», résume Mme Charette. 

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On ne peut pas juger de la qualité de l’eau d’un lac seulement par sa couleur et sa transparence, mais c’est un des indicateurs importants. Celle du Lac des Plaines est brunâtre et peu transparente. 

Les données de l’été 2019 (celles de 2020 ne sont pas encore disponibles) indiquaient une transparence moyenne de 1.5 mètre. On mesure cette profondeur en plongeant dans l’eau un disque «Secchi» (damier noir et blanc). Lorsqu’on cesse de pouvoir distinguer le noir du blanc, on obtient la mesure de transparence.     

L’eau brunâtre du Lac des Plaines est le signe d’un sol riche en oxyde ferreux note Mme Charette. Mais cela témoigne aussi de la présence de matières en suspension (phosphore, algues microscopiques, carbone organique dissous, etc). C’est aussi un indice probant du vieillissement du lac. 

L’Association des propriétaires (80 % des riverains en font partie) en est consciente. Depuis plus d’une dizaine d’années, elle fait la promotion des bonnes pratiques d’aménagement. Elle fait aussi les prélèvements recommandés au programme de surveillance volontaire des lacs du ministère de l’Environnement.

Un projet de recherche sur la caractérisation des bandes riveraines a de plus été mené à l’été 2019 avec une équipe d’étudiants de l’Université Laval. Le travail est terminé mais pour ne pas attiser les tensions entre voisins, les résultats ne seront divulgués qu’en privé à chacun des propriétaires.   

***

L’eau est encore brouillée mais tranquillement, les choses s’améliorent au Lac des Plaines. Le lac est en meilleur état aujourd’hui qu’il y a dix ans ou que pendant les années de l’après-guerre, de la Révolution tranquille et au-delà. 

À l’origine, ce lac était un marécage qui, selon la tradition orale, fut creusé pour permettre la drave. 

Les arbres étaient alors amenés au lac. Lors du dégel du printemps, on levait le barrage de bois à la décharge pour permettre à la «pitoune» de descendre.

Entre les années 1955 et 1980, le lac était vidé à l’automne et on en creusait le fond pour prélever les sédiments. C’était l’époque d’avant les fosses septiques où les puisards des chalets se déversaient directement au lac. 

«En août, ça se baignait dans la marde et ça sentait méchant», rapporte Mme Charette. Rien à voir avec aujourd’hui. N’empêche que les riverains ont intérêt à rester vigilants. 

***

Mon heure préférée fut comme souvent, celle de l’apéro. Celle où le vent se calme, les ombres s’étirent et où s’installe à la radio de Radio-Canada le jazz de Stanley Péan.  

C’est l’heure où plusieurs fois pendant la semaine, on a regardé passer au large leur ponton de fortune. 

Des barils, une planche, des chaises et un parasol. Un sourire sur le visage des croisiéristes et un verre à leur main. Ils se laissaient glisser sur l’eau rendue bleue par le soleil descendant, avançant à la vitesse d’une étoile filante dont on aurait ralenti le moteur. 

Il y avait dans cette lenteur discrète de fin de jour tout le plaisir des vacances au chalet.