L’École Oraliste a évalué que le fils de Sylvie correspondait au profil des autres élèves, la Commission scolaire de la Capitale a recommandé le 23 mars 2017 qu’il y soit inscrit. Mais il fallait avoir la permission du ministère.

Les enfants du code 34

CHRONIQUE / Sylvie et Karine ont trouvé une école pour leurs garçons et ça tombe bien, l’école veut bien les accepter.

Mais ce n’est pas possible.

Ils entendent.

L’école en question, c’est l’École Oraliste de Québec, où on enseigne aux enfants malentendants et sourds. Alors, même si les enfants de Sylvie et Karine ont les mêmes besoins que les élèves qui y sont, ils ne peuvent pas la fréquenter. 

Il faut modifier le permis.

Et pour modifier un permis, il faut se lever de bonne heure.

Sylvie l’a appris à la dure, ça fait deux ans qu’elle se fend en quatre pour que l’école ait la permission du ministère de l’Éducation d’accepter son garçon, qui a de très sérieux troubles de langage. Elle a commencé ses démarches avant que son garçon entre en maternelle, question qu’il parte du bon pied.

L’École Oraliste a évalué qu’il correspondait au profil des autres élèves, la Commission scolaire de la Capitale a recommandé le 23 mars 2017 qu’il y soit inscrit. Mais il fallait avoir la permission du ministère. La réponse est arrivée le 15 mai 2017. «L’admission d’élèves ne présentant pas une déficience auditive n’est pas autorisée au permis de cet établissement.»

Merci bonsoir.

Sylvie s’est rendue compte qu’elle n’était pas seule, Karine vivait exactement la même chose. Leurs fils sont tous les deux des «enfants du code 34», comme tous ceux atteints de troubles du langage, sauf qu’ils ne cadrent nulle part.

Depuis un an, les deux femmes se battent ensemble.

L’École Oraliste a fait en novembre la demande officielle d’un permis pour accueillir des enfants comme les garçons de Sylvie et de Karine, mais le ministère exige plus encore. Les deux mères doivent convaincre les neuf commissions scolaires des régions 03 et 12 d’approuver le changement.

Vous avez bien lu.

Elles ont pris leur bâton de pèlerines et contacté toutes les commissions, elles ont rencontré des commissaires, elles ont fait des présentations, rencontré des directions générales. «Quand on leur explique ce qu’on veut, il y en a qui ne comprennent pas vraiment ce qu’ils ont à voir là-dedans...»

Dans une commission scolaire, on les a fait venir à une réunion pour présenter leur demande. «Ils ont discuté 20 minutes du changement de nom d’une école. Ils ont parlé d’un projet de sacs à dos avec des livres dedans. Nous, on a eu trois minutes, pas de proposition, pas de motion. Ma mère était à l’hôpital, elle venait de se faire opérer. Karine, c’était son anniversaire de mariage. On a pleuré en sortant...»

Au ministère, on me dit que «le dossier évolue».

Chaque jour qui passe est un jour de trop pour les enfants qui, exception faite de leur trouble de langage, n’ont aucun trouble d’apprentissage. Le garçon de Sylvie ne parle pas. «Il est dans une classe langage, il a de l’orthophonie juste une fois par deux, trois semaines. Il n’a pas appris un seul mot depuis le début de l’année. Il en a même perdu. Il disait “maman, aide-moi”. Il ne le dit plus.»

Karine, elle, a dû se tourner vers l’école privée, son école de bassin ne lui offrait absolument aucun service. «Ça nous coûte 10 000 $ en tout par année, si on compte les services d’orthophonie et les autres services qu’il faut nous-mêmes payer. On n’a pas vraiment les moyens, mais on n’a pas le choix.»

Mais même là, son petit bonhomme de six ans écope. «Il trouve ça très difficile. Des fois, je vais le chercher le soir et il me dit “maman, même pas pleuré”.»

Il s’est retenu. «Je me retiens aussi.»

À l’École Oraliste, les garçons seraient avec des enfants qui doivent aussi apprendre à parler. «Nos enfants, il faut leur montrer comment faire bouger leur bouche, ça va jusque-là. Et c’est ce qu’ils apprendraient à l’Oraliste. Et une fois qu’ils vont avoir appris à parler, ils vont peut-être pouvoir continuer leur cheminement scolaire. Ils sont aussi intelligents que les autres, ce n’est pas ça le problème.»

Ça ne coûterait même pas plus cher à l’État.

Peut-être moins, en fin de compte.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, est au courant du problème, il a dit à Karine qu’il s’en occuperait. 

Cette semaine, les deux mères ont reçu la copie d’une lettre du ministère, on y lit que la question de la modification du permis de l’école serait transmise à la Commission consultative de l’enseignement privé avant le 17 mai, qu’«un avis sur le principe pourrait être formulé par le comité régional des directions générales» des neuf commissions scolaires de Québec et de Chaudière-Appalaches.

Il sera trop tard pour l’année scolaire en cours.

Les deux mères sont essoufflées. «Heureusement qu’on est ensemble. Quand une n’a plus de force, l’autre prend le relais, confie Karine. Si nos enfants dérangeaient, ils auraient des services. Leur place est à l’École Oraliste, ils ont les mêmes besoins que les autres qui y sont, ce n’est pas normal qu’ils ne puissent pas y aller. Mon fils, il ne se trouve pas bon. Je ne pensais pas dire ça un jour, mais quand il revient de l’école, je lui dis “ce n’est pas grave si tu n’apprends rien”...»