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Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Gérard Desgagnés en 2011
Gérard Desgagnés en 2011

Les berçantes de Gérard

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CHRONIQUE / Ça ne peut pas être un hasard, la femme de Gérard Desgagnés est née sur une chaise berçante.

Et Gérard en fabrique.

Il était coiffeur pour hommes quand ils se sont rencontrés, mais les belles années de la coiffure étaient derrière, les foutus Beatles avec leur mode des cheveux longs. «Le monde ne venait plus se faire couper les cheveux, me raconte-t-il au bout du fil. J’ai commencé à travailler dans la construction avec mon beau-frère, je faisais un peu de tout, je faisais ce qu’il y avait à faire.»

En 1975, Gérard se lance en affaires sur son Isle-aux-Coudres natale, cette fois avec des ciseaux à bois. «J’ai fondé avec mon père Les œuvres rustiques Desgagnés. Il était un grand artisan, il faisait de l’art populaire, il a été nommé un des 10 plus grands patenteux du Québec. Il faisait beaucoup de choses, il faisait des chaises berçantes, il les mettait dehors sur les cailloux et ça se vendait.»

Ça lui changeait les idées. «Ma mère est morte à 47 ans. Mon père a commencé à passer sa peine dans son atelier.»

Gérard, sixième de 14 enfants, le regardait faire.

C’est dans son garage, en 1976, qu’il a fabriqué sa première chaise, à partir de celles que faisait son père. «Ça n’a pas été long que ça a commencé à se vendre, c’était l’enfer, il a fallu que je me fasse un deuxième atelier. À la fin des années 1980, mon père m’a donné un terrain, je me suis fait un troisième atelier.»

Gérard a créé son propre plan, avec lequel il s’est mis à fabriquer des chaises sur mesure. «Le monde arrivait au magasin, ils s’assoyaient dans une chaise, ils disaient : “j’en veux une!” Il y a eu du monde de partout. Il y en avait qui partaient pour l’Europe en bateau, j’allais les embarquer à Montréal et je les voyais passer devant chez moi…»

Chacune des chaises est signée «Desgagnés» par une gravure, elle est aussi «baptisée», son nom étant gravé à gauche, le plus souvent choisi par le client, parfois par Gérard.

C’est une œuvre d’art.

C’est aussi un morceau de notre histoire. En 2011, Gérard a reçu un Prix du patrimoine de Charlevoix comme «porteur de tradition», la chaise berçante étant indissociable de l’histoire du Québec, où elle serait arrivée des États-Unis vers la fin du 18e siècle, jusqu’à gagner toutes les maisons d’antan.

J’ai, chez moi, une de ces vielles berçantes en bois, j’y ai bercé mes enfants.

Je m’y rebercerai un jour.

Mais avant de sortir sa première planche, l’homme de 77 ans sort son ruban à mesurer. «Une chaise berçante, c’est comme un habit, c’est comme un dentier. Je prends les mesures de partout, des cuisses, de partout.» Avec ça, il ajuste la profondeur du siège, la hauteur du dossier, la longueur des pattes. L’art de la berçante repose là, dans l’équilibre. «Plus tu montes le dossier, plus ça va partir par en arrière. Et si elle va trop en avant, tu peux raccourcir les pattes arrière.»

Il trouve l’équilibre dans le mouvement.

Nous le cherchons plus que jamais.

Si les deux berceaux ne sont pas égaux, ça donnera une chaise amoureuse. «C’est une madame qui m’a demandé : “tes chaises sont-elles des amoureuses?” Je ne savais pas ce que c’était… Elle m’a expliqué que dans le temps, quand un garçon et une fille se fréquentaient, quand il y avait des chaises qui tiraient plus d’un bord, ils se berçaient et ils se rapprochaient…»

Les chaises de Gérard ne font pas ça.

Gérard Desgagnés dans son atelier à la fin des années 90

Depuis 45 ans, il en a fait plus de 700, trois par semaine au plus fort de sa production, toujours avec le même souci du détail. Un souci du détail que lui a transmis son père, mais aussi un client de Québec, devenu ami, qui ne voit rien. «Avec lui, j’ai appris les détails de la douceur. Quand il passe ses mains, il voit tout. Alors, quand je suis à la finition de mes chaises, je me ferme les yeux…»

Gérard a fermé son magasin de la rue des Coudriers en 2004, après 29 ans, ce qui ne l’a pas empêché de continuer à fabriquer des chaises, vu le bouche-à-oreille. Il pense à tous ses clients, «je veux leur dire “merci”». Il repense aussi à la vie qu’il a eue. «Quand je regarde en arrière, c’est comme un rêve, ça a passé vite, vite, vite.» 

Il ne s’est pas arrêté pour autant. 

Il continue à fabriquer des chaises berçantes, moins qu’avant, au hasard des rencontres qu’il fait sur le quai de la traverse. «Des fois, je rencontre quelqu’un, il me demande ce que je fais, je lui dis que je fais des chaises berçantes et, parle, parle, je me retrouve avec une commande.»

Il garde chez lui deux chaises berçantes qu’il a fabriquées, celles-là n’ont jamais été à vendre. Elles trônent dans la verrière. C’est son épouse qui s’y berce, comme le faisait sa mère le jour où elle est née. Ils vont fêter leurs 50 ans de mariage le 1er mai, il m’a dit quelque chose à propos de ses chaises qui m’a fait penser à ce qu’il faut pour qu’un couple dure. 

«Quand tu regardes ça, une chaise berçante, tout est croche, rien n’est vraiment droit. Il y a des courbes, des pièces incurvées, et il faut ça pour que ça fonctionne.»