Les blessures psychologiques sont plus fréquentes que les blessures physiques. Pourtant, on hésite beaucoup plus à consulter un psychologue qu'un médecin.

Les autres premiers soins

CHRONIQUE / Ils ont rompu au début janvier, après un an et demi d'une relation très compliquée, avec des enfants des deux bords dans le décor.

Après la rupture, Elizabeth* a eu des idées noires. «Je voulais mourir ce matin là, [le] plus fort que j'ai ressenti ça depuis longtemps», m'a-t-elle écrit. 

En cherchant un peu de lumière sur Internet, elle est tombée sur une vidéo de Guy Winch, un psychologue qui pratique dans un cabinet privé de New York et qui a écrit des livres traduits partout dans le monde. 

Sa vidéo Ted Talk, vue plus de 5 millions de fois, porte sur les «premiers soins émotionnels», et Elizabeth s'est reconnue dans le point de vue de Winch. 

Le psychologue déplore un type particulier de favoritisme dont souffre notre société : «Nous préférons notre corps à notre esprit», dit-il. 

Dès l'enfance, on apprend à prendre soin de notre corps. Les gamins savent qu'il faut mettre un pansement sur une blessure pour ne pas qu'elle s'infecte, se laver les mains pour se protéger des microbes, se brosser les dents pour éviter les caries, prendre du sirop pour une toux, des comprimés pour un mal de tête. 

«Nous savons comment rester en bonne santé physique et comment prendre soin de nos dents, n'est-ce pas?, dit Guy Winch. Nous savons le faire depuis que nous avons cinq ans. Mais que savons-nous faire pour notre santé mentale? En fait : rien». 

Or, demandez à un adulte comment composer avec le rejet, la solitude, l'échec, le deuil, la faible estime de soi, le traumatisme, la rumination, la culpabilité, et vous devriez voir un point d'interrogation se dessiner sur son front. Demandez conseil et votre interlocuteur risque d'être aussi embêté que vous et vouloir changer de sujet.

C'est dommage, remarque Winch, parce que les blessures psychologiques sont plus fréquentes que les blessures physiques, et qu'on sait très mal les soigner. 

Dans sa vidéo, le psychologue raconte qu'il a déjà reçu dans son bureau une dame qui, après 20 ans de mariage et un divorce très pénible, était enfin prête pour son premier rendez-vous galant. 

Elle avait rencontré le type en ligne, il avait l'air d'être sympathique, d'avoir réussi dans la vie, et d'être sous son charme. La dame était donc très excitée, elle avait acheté une nouvelle robe, et ils se sont rencontrés dans un bar chic pour prendre un verre. 

Au bout de dix minutes, le gars s'est levé, et il a dit : «Je ne suis pas intéressé.» Puis il est sorti. 

«La dame avait si mal qu'elle ne pouvait pas bouger», poursuit Winch. Elle a appelé un ami, qui lui a répondu : «Bah, tu t'attendais à quoi? T'as un gros cul, t'as rien d'intéressant à dire, pourquoi un bel homme, un homme qui réussi comme lui, aurait envie de sortir avec une looser comme toi?» 

Le hic, c'est ce que ce n'était pas un ami qui était aussi cruel envers elle. Mais la dame elle-même, qui se disait toutes ces méchancetés.  

Vous le savez comme moi, elle est loin d'être la seule à réagir comme ça. La plupart des gens s'auto-flagellent de la sorte lorsqu'ils sont rejetés, dit Winch. C'est pourtant illogique. Notre amour-propre est déjà meurtri, pourquoi on se torture encore plus?  

«On ne se dirait pas, après s'être coupé le bras : "Ah, je sais! Je vais prendre un couteau, voir jusqu'où je peux aller avec cette coupure", illustre le psychologue. Mais c'est ce qu'on fait toujours avec les blessures psychologiques.» 

Auto-compassion

Des dizaines d'études montrent pourtant que lorsque notre amour-propre est au plus bas, c'est n'est pas le temps de se taper dessus, dit Winch. Au contraire, traitez-vous avec la même compassion que vous attendriez d'un vrai, bon ami — avec de l'«auto-compassion». 

Cette semaine, je lisais d'ailleurs un article à propos de la recherche sur sujet sur le site de Greater Good Magazine, de l'Université Berkeley. L'article disait que les gens qui font preuve de compassion envers eux-même plutôt que de se critiquer rebondissent mieux après un échec. 

Ils se disent qu'ils peuvent s'améliorer, corriger leurs erreurs et se réaligner pour atteindre leurs buts après avoir dévié de leur trajectoire. En revanche, l'autocritique est liée à la procrastination, au stress et à la rumination.

Guy Winch croit que l'auto-compassion devrait notamment faire partie d'une bonne hygiène émotionnelle. Et qu'on ne devrait pas hésiter à aller voir un psychologue quand l'hygiène ne suffit pas.

En regardant la vidéo de Winch durant cette sombre matinée du début janvier, Elisabeth a été marquée par l'exemple de la dame divorcée qui s'est fait repousser dans un rencard. «Tout ce qu'elle se dit d'elle-même, la violence qu'on a envers nous-même alors qu'on n'aurait jamais cette violence envers quelqu'un d'autre»... m'a-t-elle écrit. 

Elle a vu sa psychologue ce matin-là. «Au même titre que si j'avais des douleurs ou des éruptions, j'irais voir un médecin. Mais ça m'a pris 30 ans à comprendre ça.»

*Le nom d'Elizabeth a été modifié pour préserver son identité